Frédéric Bouchard Frédéric Bouchard
Doyen de la faculté des arts et des sciences, Université de Montréal

Comme la course aux vaccins l’a démontré, une société ne peut pas se permettre de déléguer à d’autres pays la quête de découvertes, et ne peut pas reporter à plus tard le développement de sa capacité de recherche et d’innovation. Attirer, former et retenir les meilleurs talents et soutenir le déploiement de leurs idées doivent être une priorité nationale constante.

Plusieurs pays l’ont compris et renouent leur engagement envers le savoir de manière significative. Le gouvernement américain vient tout juste d’annoncer un plan d’investissement en recherche et innovation de 315 milliards de dollars canadiens. Le Japon, quant à lui, vient d’annoncer la création d’un fonds doté de 120 milliards destiné à la recherche universitaire.

Les sommes substantielles frappent l’imaginaire, mais c’est en fait l’ambition sous-jacente qui devrait retenir notre attention. Ces pays réitèrent concrètement que l’avenir heureux et prospère de toute collectivité passe par la recherche et l’innovation, il passe par le savoir.

Cette ambition trouve écho au Québec et au Canada. Le Canada poursuit ses réinvestissements en recherche amorcés il y a quatre ans. Au Québec, le gouvernement s’apprête à effectuer la mise à jour de sa Stratégie québécoise en recherche et innovation (SQRI). Nos gouvernements semblent donc comprendre que les moyens de nos ambitions sont requis, mais, collectivement, partageons-nous suffisamment l’aspiration de construire la société du savoir ?

Rappelons-nous que les titulaires de maîtrises et de doctorats ne sont pas destinés exclusivement à la recherche universitaire. Ils peuvent ensuite consacrer leurs talents et idées à faire évoluer nos organisations, entreprises, collectivités et ministères.

Au-delà des réinvestissements gouvernementaux nécessaires, nous devons nous engager à mieux mobiliser la relève en recherche partout dans notre société. Un bon indicateur de cette aspiration est le nombre de chercheurs (où qu’ils œuvrent) par 1000 habitants : le Japon (9,9 chercheurs par 1000 habitants) et les États-Unis (9,2) dépassent déjà la moyenne des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (8,5). Au cours des 20 dernières années, la Corée du Sud, grâce à des actions majeures, s’est catapultée d’un retard préoccupant (5,1) au sommet du monde, avec 15,3 chercheurs par 1000 habitants. Le Canada en compte 8,5 et donc se tient dans la moyenne des pays de l’OCDE.

PHOTO JEAN CHUNG, BLOOMBERG

« La Corée du Sud s’est dotée, de manière délibérée et en très peu de temps, d’une capacité formidable de transformation et de développement, et plusieurs pays essaient de la rejoindre », souligne l’auteur.

Ces comparaisons peuvent suggérer que, finalement, nous ne sommes pas si loin des autres et que ça va bien. C’est une erreur. Nous n’avons pas à rougir, mais rappelons-nous que chaque personne de plus compte. Concrètement, la Corée a près d’un demi-million de chercheurs de plus que le Canada qui pensent, cherchent, trouvent, inventent, brevettent. Ils travaillent non seulement dans les universités, mais dans les entreprises, dans les organisations et dans des agences gouvernementales de toutes sortes. Ce pays s’est doté, de manière délibérée et en très peu de temps, d’une capacité formidable de transformation et de développement, et plusieurs pays essaient de le rejoindre.

Face à l’ampleur des défis à venir, il y aura une course mondiale aux talents et aux idées. Afin d’être en mesure de mettre en place, chez nous et pour nous, les solutions nécessaires et souhaitables pour assurer notre bien-être, il faudra augmenter de manière substantielle la place de la recherche et de l’innovation dans notre société.

PHOTO TIRÉE D’ITINÉRAIRES BOTANIQUES DANS L’ÎLE DE CUBA

Le frère Marie-Victorin (à gauche) lors d’un voyage à Cuba avec le frère Léon. Les deux hommes publieront Itinéraires botaniques dans l’île de Cuba en 1942.

Cette ambition de bâtir la société du savoir ne nous est pas étrangère : elle fait partie de notre histoire collective. Dès les années 1920, le frère Marie-Victorin, professeur à l’Université de Montréal, fondateur du Jardin botanique de Montréal et cofondateur de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (Acfas), exhortait la société de l’époque à des actions ambitieuses et raisonnées favorisant l’essor de la recherche. À travers de nombreux écrits et actions, il nous invitait à un engagement de cœur et de raison envers la quête de savoir, qu’il soit scientifique ou littéraire, qu’il soit fondamental ou appliqué, qu’il soit utilitaire ou désintéressé.

Dans cet esprit, favoriser l’épanouissement humain par le savoir incarne le constat lucide et solidaire que notre bien-être dépendra de plus en plus de notre compréhension du monde, ainsi que de l’application de cette connaissance.

Dans cette période trouble covidienne, ma faculté célèbre malgré tout l’anniversaire de plusieurs de nos départements, dont celui du frère Marie-Victorin. Par ailleurs, l’Acfas, une des grandes associations scientifiques du monde avec ses milliers de chercheurs francophones, célébrera en 2023 ses 100 ans.

Au-delà de la longévité de notre action scientifique collective, nous célébrons la vision de celles et ceux qui ont créé ces institutions afin de répondre aux défis de leur époque, mais surtout pour aider les générations suivantes à répondre aux leurs. Le frère Marie-Victorin et d’autres visionnaires de notre passé ont semé les graines de ces institutions et nous en récoltons aujourd’hui les fruits scientifiques, culturels, sociaux et économiques.

Nos succès d’aujourd’hui sont la preuve de la justesse de leur vision, mais aussi l’invitation à adopter la même ambition pour l’avenir : choisissons le progrès par le savoir afin de rendre possibles toutes les formes de bien-être.