On peut avancer aujourd’hui sans se tromper que le logement est, à l’instar de beaucoup d’autres besoins des citoyens, très fortement influencé par des enjeux de marchandisation et de privatisation, tant les politiques sociales et fiscales continuent de traiter l’habitation telle une marchandise.

Mustapha Bettache
Mustapha Bettache Professeur titulaire au département des relations industrielles, Université Laval

Dans un contexte de « néolibéralisme », on assiste à un désengagement de l’État vis-à-vis des programmes sociaux. Tel est le cas de l’État canadien, par exemple, qui, au milieu des années 1990, a pris la décision d’interrompre le programme de financement de logements sociaux qui était en cours1. Dès lors, comment peut-on prétendre, vu l’insuffisance des prestations mensuelles de l’aide sociale2, répondre de façon convenable à des besoins primaires tels le logement, l’alimentation ou l’habillement ?

Une telle situation ne favorise malheureusement guère l’accès au logement, notamment pour les personnes les plus vulnérables et, parmi ces dernières les femmes en premier lieu. En effet, les inégalités entre les femmes et les hommes, toujours présentes dans notre société, ont trait aussi aux conditions d’habitation des femmes, ces dernières vivant une plus grande pauvreté et devenant du même coup plus vulnérables, vulnérabilité qui s’accentue en cette période de pandémie où la violence conjugale semble être subie par les femmes, et ce, de manière plus fréquente.

Les raisons d’une telle situation sont à la fois historiques et contemporaines. Historiques parce que les femmes ont de tout temps (encore aujourd’hui) sacrifié leur carrière professionnelle pour s’occuper de leurs enfants, responsabilité qui leur incombait quasi naturellement et qui se traduisait la plupart du temps par une carrière effectuée en dents de scie (départs, retours) et qui, in fine, entraînait l’accès de ces dernières à des rentes réduites, du fait de leur plus faible expérience de travail.

L’autre raison que l’on peut avancer relève du fait de la nature du travail des femmes qui occupent encore, pour nombre d’entre elles, des emplois moins bien rémunérés que les hommes (emplois à temps partiel, précaires ou non syndiqués…) 3, ce qui les met en situation d’épargner moins, sans compter que ces dernières sont plus nombreuses à être cheffes de famille monoparentale et donc, plus vulnérables que les hommes.

Ainsi, la question de l’accès à un logement abordable se pose avec plus d’acuité quand il s’agit des femmes, encore plus quand ces dernières sont autochtones, de couleur, immigrantes, réfugiées ou handicapées, car souvent sujettes à discrimination et donc plus particulièrement exposées à une précarité de l’emploi et au chômage.

L’accès à un logement abordable apparaît comme un important moyen de diminuer les conditions de vulnérabilité économique, notamment pour les populations les plus défavorisées, car il peut leur assurer leur sécurité relative et leur permettre de déployer leurs énergies à améliorer leurs conditions de vie et celles de leurs proches, voire leur procurer plus de dignité, sans compter qu’il s’agit là d’un important enjeu d’intégration sociale et sur le marché du travail. Le logement social est aussi reconnu comme un déterminant important de la santé et du bien-être. Encore récemment, tout en reconnaissant que les inégalités de sexe demeuraient présentes partout dans le monde, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) reconnaissait qu’une telle situation affectait négativement le statut socioéconomique des femmes, notamment au plan des revenus d’emploi et à celui de l’accès à un logement adéquat.

Justice sociale

N’est-on pas ici en présence d’un problème de justice sociale ? Tout semble l’indiquer car on peut prétendre qu’un ensemble institutionnel (ou l’État) est juste si son action est à l’avantage de tous les citoyens et non pas d’une partie de ceux-ci. Dans cet esprit, Nancy Fraser4, philosophe américaine, a récemment préconisé une restructuration économique axée sur une redistribution des revenus et une réévaluation des identités méprisées.

L’auteure plaide pour une reconnaissance de citoyens stigmatisés avec l’objectif d’une redistribution des biens matériels conduisant ainsi à éliminer les injustices de type économique et social, héritées de bases structurelles et historiques.

Certes, tout en reconnaissant que les politiques sociales gouvernementales canadiennes et québécoises tendent à resserrer la vision marchande des projets de construction de logements en vue de permettre la construction de logements plus abordables, il reste malheureusement beaucoup d’efforts à faire. Apparue au Québec dès les années 1970, la problématique du logement a été au centre des politiques de redistribution et des luttes contre la pauvreté, inscrivant ainsi le logement communautaire dans la nouvelle économie dite « sociale », une initiative à saluer. Toutefois, ne peut-on pas affirmer que, pour faire face à ce phénomène, un gouvernement responsable se doit de mieux réguler le marché de l’immobilier et, sur ce plan, le chemin est encore long et on n’est point à l’abri des mauvaises surprises.

Enfin, si l’accès à un logement abordable est reconnu comme un besoin essentiel, n’est-il pas aussi un droit fondamental, pour autant qu’il ne s’agira pas d’un simple abri mais d’un lieu pour vivre en sécurité et dans la dignité ? Il est bon de rappeler qu’en 1976, le Canada et le Québec ont ratifié le Pacte international des droits économiques, sociaux et culturels, ayant pris l’engagement de reconnaître « le droit à un logement convenable » pour toutes et tous.

1 « Urbanisme néolibéral. Les villes et la loi des marchés », Theodore, Peck et Brenner, Nouveaux cahiers du socialisme, 2013

2 Selon le FRAPRU, les prestations mensuelles au titre de l’aide sociale sont de 669 $ pour une personne seule et 1022 $ pour un couple recevant de l’aide sociale.

Malgré l’existence d’une loi au Québec sur l’équité salariale depuis 1996 et une scolarisation des femmes plus accrue, les enquêtes montrent qu’il existe toujours un écart de 30 % entre le salaire des femmes et celui des hommes. (Portrait statistique Égalité femmes-hommes – ensemble du Québec)

4 Qu’est-ce que la justice sociale ?, Nancy Fraser, La Découverte, Paris, 2005

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