Je me surprends à égrainer les jours. Le calme et la paix semblent avoir trouvé leur juste place. Rien. Silence. Pendant un mois entier. Rien. Pas encore. Pas encore, mais j’entends déjà la vague, son écho douloureux au loin. Une femme tous les deux jours et demi au Canada, qu’on m’a dit. Je compte. Je compte les jours sans drame. Un mois et silence. Janvier passe comme un miracle.

Marie Nicolas Marie Nicolas
Intervenante à la sensibilisation, La Débrouille, maison d’aide et d’hébergement pour femmes et enfants victimes de violence conjugale à Rimouski

Pourtant cette vague encore. Son bruit sourd, étourdissant. Je le sens. J’en tremble. Il faut bien qu’il y ait un premier. Une femme tous les mois au Québec, qu’on dit. Il fallait qu’il y ait un premier. Il y a toujours un premier. Un premier homme à s’inventer un veto face aux droits et libertés des femmes. Un premier qui lance le décompte morbide des féminicides, qui met fin au miracle. La vague frappe, d’une violence inouïe. Un premier homme tue.

S’enchaînent trois féminicides en quelques semaines et je sais que d’autres drames s’en viennent, car la violence est partout, une femme sur cinq en est victime, qu’on m’a appris. Elle gangrène. Elle s’immisce dans nos foyers, et derrière nos portes closes l’horreur poursuit sa route.

Nous mourrons aux yeux de tous, abandonnées lâchement sur des parkings, dans les prisons que sont devenues nos propres maisons, nos vies volées, à nu.

Je recommence alors à compter. Compter les morts cette fois-ci. Les mortes, faudrait-il plutôt dire ; 82,2 % des victimes de violence conjugale sont des femmes, je le sais. Tout comme je sais qu’il y en aura d’autres, que la liste sera longue, bien trop longue. Être une femme en 2021 reste une réalité mortifère incontournable, bien qu’évitable, et dans 72,7 % des cas d’homicides conjugaux, nous sommes les grandes perdantes de l’histoire. Mars ne fait que confirmer la tendance, l’écho strident des violences me revient. La liste se rallonge.

Inaction chronique

Sept femmes ont perdu la vie sous les violences de leur conjoint ou de leur ex depuis le début de l’année. Pourtant nous l’avions dit, nous avions prévenu. Nous avions envoyé à nos institutions et nos gouvernements des marches à suivre claires et simples. Les stratégies gagnantes pour soutenir les luttes contre la violence conjugale sont connues : assurer le développement de nouvelles unités en maison d’hébergement pour femmes et enfants victimes de violence conjugale, assurer une plus grande cohérence dans le système judiciaire, consolider les cellules d’intervention rapide servant à assurer un suivi des personnes ayant des comportements violents à risque, garantir le développement des logements sociaux afin d’assurer une stabilité résidentielle pour les femmes victimes de violence conjugale1… Alors, pourquoi ? Pourquoi encore ? Pourquoi les femmes continuent-elles d’être tuées ? L’hypocrisie gouvernementale me ronge et son inaction chronique devant l’ampleur des violences m’essouffle.

Depuis le début de la pandémie de COVID-19, nos regroupements féministes ne cessent de le proclamer publiquement : la violence conjugale est exacerbée et accentuée en période de crise. À l’appui et face au premier confinement en mars 2020 : 42 % des femmes victimes disent que la violence s’est aggravée ; 43,5 % affirment que la fréquence de la violence a augmenté ; 51 % d’entre elles ont constaté que la violence envers leurs enfants s’est intensifiée, aggravée et était plus fréquente ; 43 % n’ont pas demandé d’aide en raison de la présence du conjoint au domicile2.

Qu’a donc, en ce sens, mis en place notre gouvernement depuis un an ? Rien. Littéralement. Sauf peut-être une fois, une allusion à la violence des hommes et au fait qu’il faille, sans plus tarder, arrêter d’être violent pour que la violence cesse. Certes, tout bon raisonnement de cause à effet soulignera le fait qu’une prise de conscience personnelle soit un pas en avant face à la violence conjugale, cependant, cela restera vain tant que ces changements individuels ne seront pas accompagnés de véritables changements sociaux, politiques et judiciaires.

Plus encore, tant que notre gouvernement aura l’audace et le mépris de s’extraire lui-même de sa part de responsabilité dans l’équation (quand bien même il a la mainmise sur le maintien du problème) nous ne pourrons espérer de réelles avancées. Pendant ce temps, des femmes portent à bout de bras d’autres femmes et autant d’enfants, guettant le moindre appel à l’aide, le moindre signal d’alarme. Des intervenantes tentent par tous les moyens de rejoindre les victimes afin qu’elles puissent sortir des dynamiques de contrôle dans lesquelles elles sont prises, ne cessant jamais d’être innovantes et imaginatives afin de concilier la sécurité sanitaire et la sécurité pour les femmes, épuisées mais toujours souriantes, à chaque heure de chaque jour. Pendant ce temps mes collègues, de partout au Québec, déploient des vents d’amour sans faille et tiennent bon an mal an les phares de nos maisons. Grâce à elles, il existe 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 des îles où se mettre à l’abri au milieu du chaos.

Il est temps de réveiller les vivants pour faire reculer la mort. Il est temps d’allumer des feux de joie contre l’ignorance et l’oubli. Temps de veiller sur les ombres des disparues, d’écrire leurs noms partout, pour mémoire et par devoir.

Il est temps de porter notre gouvernement responsable des crimes et de le mettre au défi, de continuer de le tacler et, sans nous arrêter, d’exiger un changement. Nous exigeons et n’attendrons rien de moins que la sécurité pour les femmes et les enfants, car personne ne devrait jamais avoir à supplier de pouvoir rester en vie.

Les mois passent en emportant mes sœurs. Je ramasse alors ce qu’il me reste de force et d’espoir, j’efface de mon front la peur et, saisissant chaque matin qui pointe comme une occasion, une possible révolution, je me remets en marche, portée par les promesses de toutes celles qui sont encore insolemment en vie.

À la mémoire des disparues et à leurs familles : Johanne Corriveau, Francine Brière, Norah Carpentier, Romy Carpentier, Anonyme, Mary Saviadjuk, Françoise Côté, Elisapee Angma, Marly Édouard, Nancy Roy, Myriam Dallaire, Sylvie Bisson, Nadège Jolicœur, Rebekah Harry.

1. Revendications de l’Alliance des maisons d’hébergement de deuxième étape pour femmes et enfants victimes de violence conjugale (Alliance MH2)

2. Étude menée par le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale, entre juillet et novembre 2020, auprès de ses maisons membres et d’autres organismes