L’auteur fait une analyse du discours d’Éric Duhaime à la suite d’échanges virulents entre ce dernier et le chroniqueur Patrick Lagacé

Eric Montigny Eric Montigny
Professeur de science politique, Université Laval

Dans ces pages, nous avons dernièrement assisté à un échange virulent entre le chroniqueur Patrick Lagacé et Éric Duhaime, aujourd’hui candidat à la direction du Parti conservateur du Québec. Partrick Lagacé qualifie ainsi la réplique que lui adressait Éric Duhaime : « une autre risible tentative d’autovictimisation pour faire oublier son populisme puant ».1 Qu’en est-il du fondement de cette étiquette de populiste si souvent utilisée pour discréditer le propos d’un adversaire et rendre illégitime sa contribution au débat ?

Cette session, j’ai le plaisir d’enseigner un séminaire gradué portant notamment sur les populismes. Et ce, qu’ils soient de gauche ou de droite. Qu’ont-ils en commun ? Ils sont d’abord portés par des acteurs politiques qui se caractérisent par leur radicalité. Le populisme relève par ailleurs davantage d’une rhétorique politique que d’une idéologie forte. Le discours populiste tend ainsi à s’adapter aux circonstances. La droite populiste et la gauche populiste se confondent donc régulièrement sur plusieurs enjeux.

Pour y voir plus clair quant à l’accusation de populisme portée à l’endroit d’Éric Duhaime, j’utiliserai les travaux de mon collègue Jan-Werner Müller afin d’analyser le dernier texte qu’il signe dans La Presse2. Il y a quelques années, j’avais d’ailleurs appliqué la même grille pour étudier l’évolution du discours de Québec solidaire3.

Dans son ouvrage Qu’est-ce que le populisme ?4 que mes étudiants avaient justement à lire et à discuter cette semaine, Müller développe une grille permettant d’identifier les principales caractéristiques d’un discours populiste. En résumé, qu’il soit de gauche ou de droite, le populisme repose sur trois attributs. Il s’oppose d’abord à la notion même de démocratie libérale qui repose sur le respect du pluralisme.

Pour un populiste, la société se divise en deux catégories, soit le peuple contre des élites. Et lui seul peut incarner la volonté du peuple.

Le deuxième critère développé par Müller s’appuie sur le caractère anti-système du discours utilisé. En clair, le populiste se présente comme une victime d’un système qu’il faut abattre, sinon réformer en profondeur. Enfin, le populiste s’attaquera constamment aux contre-pouvoirs afin de miner la confiance de citoyens à leur endroit. Les médias de masse constituent leur cible par excellence.

En appliquant ces trois critères au dernier texte d’Éric Duhaime, une analyse de discours permet de constater qu’il utilise bel et bien une rhétorique populiste. Au-delà des amalgames et de ses affirmations en lien avec les mesures sanitaires, attardons-nous à la posture discursive d’Éric Duhaime. Laissons également tomber le ton du texte qui, en employant le tutoiement, se veut volontairement familier.

Le « vrai peuple »

En lien avec le premier critère de Müller, je retiendrais deux extraits représentatifs de ce texte. Éric Duhaime y affirme d’abord : « La partialité des élites vertueuses ne charme pas nécessairement le travailleur au salaire moyen. » Et il poursuit : « Plutôt que de blâmer le peuple parce qu’il ne partage pas tes idéaux ou de l’insulter, il vaudrait mieux commencer à l’écouter. » En écrivant ces phrases, Éric Duhaime prétend clairement incarner la voix d’un peuple contre celle d’une élite. Il s’arroge ainsi le rôle de parler au nom d’un « vrai peuple ». Or, dans une démocratie pluraliste, la société civile et l’électorat ne forment pas un tout monolithique. Diversifiée, une société s’exprime par des intérêts multiples qui s’avèrent régulièrement divergents.

Appliquons maintenant le deuxième critère de Müller, soit le caractère anti-système du discours. Éric Duhaime s’attaque au « gros gouvernement » et « aux multinationales » puis à « la loterie des subventions ». Il laisse également entendre que les journalistes ne sont pas indépendants, mais membres d’un même système à la solde des gouvernements. Retenons qu’il s’attaque ainsi au modèle économique mondialisé, tout comme aux institutions démocratiques.

Quant au troisième critère, celui de s’en prendre aux contre-pouvoirs, Éric Duhaime cible encore plus spécifiquement les médias de masse. Il souligne ainsi à grand trait : « Nous en avons soupé des élites médiatiques dont le mépris de la classe populaire est comme l’univers : en constante expansion. »

Il en rajoute ensuite en attaquant le salaire des journalistes. Notons que ces attaques s’apparentent à celles d’un Donald Trump, qui lui aussi doit paradoxalement sa notoriété à l’univers médiatique.

La posture discursive d’Éric Duhaime a grandement évolué avec le temps. Je l’ai rencontré pour la première fois il y a plusieurs années. À l’époque, il était un militant indépendantiste du Parti québécois. Il s’impliquait alors au nord de Montréal. Le discours qu’il tient aujourd’hui n’a également rien à voir avec celui qu’il tenait à l’Action démocratique du Québec (ADQ). Ou ensuite lorsqu’il s’employait à promouvoir la démocratie et les institutions représentatives en Irak ou au Maghreb.

Son militantisme a depuis quitté le terrain des idées pour celui de la rhétorique populiste. En cela, Éric Duhaime a beaucoup en commun avec le chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier.

1. et 2. (Re)lisez « La révolte des édentés »

3. Lisez « Le pari populiste de Québec solidaire »

4. Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace, Jan-Werner Müller, Paris, Premier Parallèle, 2016