Le port de Montréal est un vecteur économique incontournable. Le fermer, même temporairement par une grève générale ou un lockout, revient à placer l’économie du Québec en pénitence. Malchance au destin, ce qui s’y passe présentement n’a rien de rassurant.

Jean-Claude Bernatchez Jean-Claude Bernatchez
Professeur titulaire en relations de travail à l’Université du Québec à Trois-Rivières

Le syndicalisme des débardeurs est l’un des plus anciens au Québec. Fier de ses gains d’antan, il en a vu d’autres. Par exemple, l’arrêt de travail de 1903 se solda par l’intervention de l’armée après six semaines de grande turbulence.

Les parties syndicale et patronale sont avares de commentaires quant à leurs préférences réelles. Certes, elles restent campées sur leurs positions respectives, ce qui fait traîner la négociation depuis plus de deux ans. À l’évidence, patrons et travailleurs sont exaspérés.

Historiquement, le labeur des débardeurs était manuel, à l’instar de celui des bûcherons. Ces métiers valorisaient la force physique, avec Jos Montferrand comme idole. Mais contrairement aux bûcherons qui étaient dispersés dans les bois, les débardeurs fonctionnaient en équipes, concentrées dans des cales de bateau. Ce contexte a permis une syndicalisation qui a amélioré leurs conditions de travail. En outre, le pouvoir de négociation des débardeurs découle de l’importance stratégique de leur prestation de travail. Un cargo à l’arrêt coûte un prix exorbitant, sans compter les retards de livraison de marchandises souvent essentielles au fonctionnement des entreprises, faute d’un débardage dans les temps. De ce terreau est née une fraternité récupérée par le syndicalisme en solidarité. La crise qu’une grève provoquait coinçait le patronat au point que ce dernier lâchait du lest. De cela, les débardeurs en étaient conscients. C’est ainsi qu’ils sont parvenus à se doter, avec le temps, de conditions de travail enviables.

Le salaire de base du débardeur est de 36 $ l’heure le jour, indexé au coût de la vie. Environ 75 % des 1100 débardeurs ont une sécurité d’emploi. Cela signifie qu’ils ont droit à un horaire de travail régulier où leur temps est payé, qu’il y ait ou non débardage dans un volume d’activités variable lié à l’arrivée des cargos. L’employeur embauche à partir d’une liste syndicale et le nouvel employé est retourné au syndicat qui assure sa formation initiale à l’instar d’un modèle professionnalisé. Les débardeurs travaillent dans le cadre d’un programme périodique de déploiement de main-d’œuvre sous l’égide d’un système de travail posté avec quotas d’effectifs. S’ajoutent les défis d’une féminisation accrue de la main-d’œuvre et d’une meilleure prise en charge des besoins familiaux des débardeurs. Tout cela donne au syndicalisme un levier d’intervention dans la quotidienneté des opérations portuaires.

Ainsi organisés, les débardeurs, soutenus actuellement par une mécanisation âgée, manutentionnent des liquides, des marchandises et des conteneurs. Un monstre se pointe à l’horizon : c’est la robotisation. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’homme a inventé une machine qui peut tout faire à la condition de lui dire comment : c’est l’ordinateur. Le patronat entend probablement en profiter pour changer un modèle qu’il voit obsolète.

Si tel est le cas, ce dernier peut s’orienter vers deux voies : la première s’appuie sur un meilleur ajustement du volume de travail humain avec les charges fluctuantes de débardage. Car le système actuel enverrait à l’occasion des débardeurs avec salaire garanti à leur domicile, ce qui s’oppose au principe du « temps travaillé, temps payé ». La seconde voie patronale souhaiterait modifier les quotas du travail posté pour convenir aux exigences d’une robotisation accrue. À cet égard, l’employeur a possiblement dans son viseur la mise en service d’un futur port à Contrecœur avec le débardage de plus d’un million de conteneurs par année.

Les parties patronale et syndicale sortent d’une trêve de six mois dans une négociation sans fin. En 2015, la Cour suprême, par son arrêt « Saskatchewan », a érigé l’exercice de la grève en droit fondamental. Par conséquent, le gouvernement du Canada ne peut plus imposer d’emblée les conditions de travail. Mais il peut interdire la grève s’il recourt à un mécanisme impartial de fixation des conditions de travail comme l’arbitrage de différend. Compte tenu des conséquences politiques d’une grève au port de Montréal, Justin Trudeau sera certainement tenté de le faire.