L’auteure laisse la parole à de jeunes Montréalais de quartiers moins favorisés

Nadia Zouaoui Nadia Zouaoui
Journaliste et documentariste

Je m’étais retrouvée là, sans trop savoir pourquoi. Peut-être que c’est parce que je les aime bien, ces jeunes, ainsi que Momo, leur super intervenant, qui se bat pour leur faire pousser des ailes ! Je les avais filmés avant la pandémie et voilà que je me surprends à les suivre…

Ils étaient bouleversés après la fusillade qui a coûté la vie à une des leurs, Meriem Boundaoui (15 ans), le 7 février dernier à Saint-Léonard.

Momo est très au fait de leurs problèmes et de leur état d’esprit ; c’est pourquoi il les a réunis. Pour parler…

Ce jour-là, pas de journalistes, pas de public. Juste une rencontre entre eux, dans un studio pour certains et à travers Zoom pour d’autres. Un huis clos, organisé par d’autres jeunes de ces communautés devenus intervenants « par la force des choses ». Parce qu’ils sont passés par là, parce que « they care » !

Cette rencontre m’a secouée. Je n’avais plus affaire aux jeunes qui m’avaient confié leurs rêves avant la pandémie. Ceux-là, bien plus jeunes, se sont ouverts sur leurs bobos.

De gros bobos, bien compliqués, bien emmêlés… Des bobos dont nous sommes, peut-être, tous un peu responsables.

J’ai donc décidé d’ouvrir ce huis clos du malaise identitaire de ces jeunes que le système a campé dans des quartiers sous-financés, où les armes à feu sont devenues banales… Des jeunes dont les parents venus d’ailleurs sont souvent écartelés entre deux mondes ; parfois étrangers au monde de leurs enfants.

Le but de cette entrée par effraction dans ce huis clos est de les écouter ; pour tenter de mieux les connaître…

Voici leurs mots : (maux).

— Mes parents me répètent tout le temps la même phrase : « On a tout quitté pour que tu réussisses. » Pour eux, si je ne deviens pas médecin ou ingénieur, je suis un raté. Le pire, c’est la réputation au bled. Ça, c’est dur, le regard de la communauté et du pays d’origine. « Ça juge grave, le bled ! »

— Moi, mon père ne sait pas communiquer avec moi. C’est un dur, il sait juste donner des ordres. Il n’a aucune idée de ce que je veux, de ce que je pense. Il dit que quand il était jeune, il baissait les yeux quand son père lui parlait ; c’est un signe de respect dans notre culture. Ici, on est dans des mondes si différents… Alors il y a des clashes, parfois violents…

— Mon père était ingénieur dans notre pays d’origine. Il a passé des années à essayer de travailler dans son domaine, mais ça n’a pas marché. Puis, il a tout misé dans le taxi. Il a travaillé jour et nuit pendant des années pour payer sa licence, jusqu’à ce qu’Uber vienne détruire son rêve… Sa licence de taxi, c’était sa retraite dorée, mais maintenant elle ne vaut plus rien. Alors, il râle encore plus pour que je réussisse !

— À 14 ans, quand on se fait battre dehors, on ne va pas voir la police, parce qu’on n’a pas confiance. Alors, on s’organise en groupe pour nous défendre. Ces dernières années, les choses se sont compliquées. De plus en plus de jeunes se procurent des armes pour se défendre.

— Les médias parlent de gangs, mais t’as même pas besoin de gang pour avoir des armes de nos jours. Des fois, c’est juste pour le clout, pour impressionner… On exhibe même des armes dans les cours du secondaire. Et ça, ça nous fait très peur !

— Les jeunes de Westmount, eux, ne se font pas arrêter par la police pour se faire vérifier ; ils ont des endroits où aller pour passer du temps après l’école. Ici, on est conscients qu’on n’a pas vraiment les mêmes chances que les jeunes des quartiers riches !

— Mes parents ne savent pas à quel point c’est dur d’être ce qu’ils voudraient que je sois et ce que je suis vraiment… mais ça, il ne faut pas qu’ils le sachent, car ils ont tout misé sur moi !

Les micros du huis clos se ferment, comme le rideau d’une pièce de théâtre qui tombe ; les jeunes reprennent l’âge de la nonchalance : ils blaguent et, derrière leurs masques, leurs sourires s’affichent sur leurs yeux brillants. Ils se taquinent en s’accusant mutuellement d’avoir été poches, d’avoir montré leurs fragilités. Comme ça ne leur arrive jamais !

Moi, j’étais prise dans mille interrogations : pourquoi des jeunes en âge de rêver passent-ils leur temps à avoir peur des armes à feu ; à esquiver la discrimination policière et, surtout, à jouer des rôles devant des parents trop occupés à se reconstruire des racines dans ce pays qu’ils ont choisi… pour l’avenir de leurs enfants ?

C’est sans doute pour exorciser ces questionnements que j’écris ces lignes…