Jocelyn Maclure Jocelyn Maclure
Professeur de philosophie, Université Laval

Quelques semaines plus tard, je demeure troublé par la sortie du premier ministre François Legault sur la liberté universitaire et la liberté d’expression. Cette défense aurait été rendue nécessaire, selon le premier ministre, car « une poignée de militants radicaux essaient de censurer certains mots et certaines œuvres ». Il faudrait « se tenir debout, rester fermes » et « refuser de céder à l’intimidation d’une minorité de radicaux ».

On semble tenir pour acquis dans notre débat sur la liberté universitaire et la « culture du bannissement » que la petite poignée de cas troublants relatés dans les médias sont autant d’exemples d’un péril inédit. Or, depuis au moins un demi-siècle au Québec, des minorités au sein de la population étudiante québécoise adhèrent à des idées plus ou moins radicales, de façon parfois naïve et dogmatique, et cherchent à bousculer l’ordre établi.

Dans son travail de recherche sur l’histoire du mouvement étudiant, l’ancienne chroniqueuse à La Presse Lysiane Gagnon rappelle l’effervescence et l’enthousiasme militant qui prévalaient en 1968. Comme ailleurs en Occident, des groupes remettaient en question les normes, les relations de pouvoir et les hiérarchies qui sévissaient à l’université et dans la société.

Dans un passage particulièrement révélateur du contexte de l’époque, Mme Gagnon écrit : « La Faculté́ des sciences sociales et le département de philosophie [de l’Université de Montréal] sont agités par des revendications qui sont le fait d’une infime minorité, mais qui prennent tout le monde par surprise, et qui laissent pantois les professeurs, même les plus à gauche. […] De petits groupes étudiants commencent à remettre en question la formule du cours magistral, sans hésiter à s’attaquer aux professeurs avec une rare violence verbale. On remet aussi en question l’orientation “théorique” des cours… On parle de “faire éclater l’université, fabrique de futurs bourgeois. »

Elle ajoute que « la majorité́ des étudiants sont éberlués ou révoltés devant l’intransigeance des nouveaux contestataires qui refusent toute forme de dialogue ».1

Dans la même veine, l’historien Éric Bédard a soutenu dans ses travaux que les gouvernements québécois et canadien craignaient, dans le contexte de la crise d’octobre 1970, davantage le « désordre de la jeunesse » que le mouvement indépendantiste. « C’est là la thèse de mon livre, dit Bédard : pour comprendre les origines de la Loi sur les mesures de guerre, il faut comprendre cette peur qu’inspire la jeunesse de l’époque. » 2

Mon but n’est pas de gommer les différences entre les mouvements étudiants structurés de la fin des années 1960 et la politique identitaire plus fluide et fragmentée de la mouvance estudiantine qui est cœur de la controverse actuelle. En outre, l’utilisation immodérée des réseaux sociaux crée de nouveaux enjeux.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre François Legault

Cela étant dit, j’aimerais que le premier ministre précise sa pensée lorsqu’il affirme : « On voit arriver ici un mouvement parti des États-Unis et franchement, je trouve que ça ne nous ressemble pas. » Qu’est-ce qui ne nous ressemble pas, exactement ? Comme des jeunes militants ont été marqués par la mort brutale de George Floyd l’été dernier, des étudiants québécois protestaient contre la guerre du Viêtnam à la fin des années 1960.

Liberté universitaire et bienveillance

Il ne faut pas inférer de ce rappel historique que les revendications contemporaines des étudiants les plus militants doivent toujours être acceptées. D’une part, les étudiants ne constituent pas un bloc homogène ; les visions de l’université qu’ils véhiculent sont multiples et souvent contradictoires. D’autre part, les professeurs et les chercheurs doivent demeurer autonomes sur le plan du contenu de leur enseignement et de leurs projets de recherche ; cette autonomie est l’une des dimensions essentielles de la liberté universitaire.

Si je considère que le professeur a le devoir d’être à l’écoute des préoccupations des étudiants et de permettre le dialogue sincère, il lui revient de prendre les décisions finales concernant le contenu et les modalités de son enseignement. Rappelons que le professeur-chercheur est constamment évalué : lorsqu’il obtient son poste et ensuite sa permanence, lorsqu’il soumet un article ou une demande de subvention, par ses étudiants à la fin du trimestre, etc. Ce système est imparfait, mais les professeurs doivent constamment rendre compte de leurs actes.

Il m’est souvent arrivé de penser dans les dernières semaines que l’on perdait de vue que cette « minorité de radicaux » mentionnée par le premier ministre fait partie de la population universitaire ; ce sont pour l’essentiel de jeunes adultes que nous avons, collectivement, encouragés à faire des études postsecondaires.

Oui, je pense qu’ils ont eux aussi le devoir de réfléchir aux impacts de leurs prises de parole et de manifester la capacité de se remettre en question. Aucun professeur de bonne volonté ne devrait perdre l’envie d’enseigner ou éprouver de la détresse après avoir été pris à partie par quelques étudiants trop sûrs d’eux-mêmes et intransigeants. Je n’aime ni le dogmatisme ni la grandiloquence morale, y compris chez ceux qui partagent largement mes orientations politiques. J’essaie d’éviter ces travers dans mes interventions ; je suis bien au fait que certains considèrent que je ne réussis pas toujours.

Quoi qu’il en soit, le zèle idéologique et les excès militants sont, jusqu’à preuve du contraire, une composante irréductible de la vie universitaire. Il est possible de défendre fermement la liberté académique et l’importance de l’autocritique tout en faisant preuve de bienveillance envers ceux qui traversent une phase de crispation idéologique. La vaste majorité en sortira.

Fais-je preuve de paternalisme ? Oui, modérément. L’idée même de l’université est fondée sur la prémisse de la perfectibilité intellectuelle. L’étudiant se familiarise avec des idées, acquiert un savoir et des aptitudes au contact de ceux qui y sont passés avant lui. J’ai été un existentialiste sartrien passionné et excessif avant de réaliser que L’être et le néant serait moins volumineux si on y soustrayait le bavardage abscons et, surtout, que la théorie de la liberté qu’on y trouve pose plusieurs problèmes. Mon cheminement universitaire m’a permis de découvrir des traditions intellectuelles et des mouvances politiques diverses, desquelles je me suis parfois entiché, jusqu’à ce que mon système de croyances commence à se stabiliser davantage.

Depuis le milieu des années 2000, j’ai entre autres eu dans mes cours des étudiants qui adhéraient avec enthousiasme au néo-marxisme, à la pensée nietzschéenne, au conservatisme philosophique ou religieux, au nationalisme identitaire et au projet indépendantiste québécois, à l’anarchisme de gauche et de droite et aux positions associées à la « rectitude politique ». En s’appuyant sur leurs croyances et, parfois, leurs certitudes, ils m’ont souvent posé d’excellentes questions dans la salle de cours. Et certains des plus militants ont parfois en partie raison. Quoi qu’on pense, par exemple, de l’idée d’abolir les droits de scolarité à l’université, les étudiants les plus militants lors du « printemps érable » de 2012 nous ont rappelé l’importance vitale d’une université accessible à tous, y compris à ceux issues de familles défavorisées.

Donnons la chance aux étudiants d’aujourd’hui de vivre leurs propres aventures intellectuelles et politiques sans céder sur les principes fondamentaux et les finalités de l’éducation universitaire. Nous pouvons réactualiser les principes et les normes de la liberté universitaire sans prétendre que le zèle idéologique est un phénomène inédit.

1 Gagnon, L. (2008). « Bref historique du mouvement étudiant au Québec (1958-1971) », Bulletin d’histoire politique, 16 (2), 13-51.

2 « Octobre 70 : l’État a eu peur de sa jeunesse. Entrevue avec Éric Bédard », La Conversation