La pandémie de COVID-19 accapare notre attention. On en surveille et subit les conséquences, chez nous d’abord. Pendant ce temps, à l’étranger, elle s’est alliée à d’autres plaies pour alimenter une crise qui se dérobe à nos yeux. Le genre de crise qui, parce qu’elle se déploie au ralenti au lieu d’exploser soudainement, file sous le radar : la famine.

Publié le 9 mars 2021
Jean-Frédéric Légaré-Tremblay
Jean-Frédéric Légaré-Tremblay Fellow et conseiller principal en communications au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

En novembre dernier, l’Organisation des Nations unies (ONU) a annoncé que quatre pays vacillent dangereusement au seuil de la famine : le Yémen, le Soudan du Sud, le Burkina Faso et le nord-est du Nigeria. Une douzaine d’autres sont suivis de près.

Après des décennies de progrès, on croyait presque cette plaie chose du passé. Les plus récents épisodes de famine remontent à 2011 en Somalie et, pendant quelque mois, au Soudan du Sud en 2017. Mais depuis le milieu de la dernière décennie, la situation mondiale régresse.

Parmi les causes, on montre du doigt les bouleversements climatiques (sécheresses, inondations, etc.), les chocs économiques (hausse du prix des denrées alimentaires, chômage, etc.) et, depuis un an, la pandémie de COVID-19.

Les pays au seuil de la famine ne figurent pas parmi les plus touchés par les infections, mais leur population n’en subit pas moins les conséquences : fermeture des marchés en raison des mesures sanitaires, ralentissement économique global, baisse des transferts d’argent envoyés par la diaspora…

La principale cause, toutefois, est politique : ce sont les conflits armés qui poussent la faim à son extrême.

Au Yémen, la guerre qui sévit depuis 2014 a jeté à ce jour plus de 16 millions de personnes dans l’insécurité alimentaire. C’est, selon l’ONU, la pire crise humanitaire sur la planète. Au Soudan du Sud, ils sont plus de 7 millions de personnes à souffrir de la faim au milieu d’un conflit qui refuse de s’éteindre depuis 2013. Dans le nord-est du Nigeria, le groupe terroriste Boko Haram plonge la population depuis des années dans un état qui frôle la famine : 3,4 millions de Nigérians ont aujourd’hui besoin d’assistance pour manger.

Le nouveau venu

Le Burkina Faso, lui, est le nouveau venu dans ce funeste peloton. Avec les groupes djihadistes, les milices d’autodéfense et les bandes criminelles qui sévissent sur son territoire, ce pays francophone d’Afrique de l’Ouest considéré depuis longtemps comme un modèle de paix civile, s’engouffre de plus en plus dans le conflit qui ronge la région du Sahel. Résultat : 1,1 million de Burkinabés ont été poussés sur les routes et plus de 2 millions vivent dans l’insécurité alimentaire.

Le pays a bien connu une période de sécheresse en 2012, laquelle a plongé 3,5 millions de personnes dans l’insécurité alimentaire, mais la crise fut temporaire. Ce qui suscite à présent l’inquiétude, avec les violences, est que la crise alimentaire devienne chronique, m’a signalé Antoine Renard, directeur du Programme alimentaire mondial (PAM) au Burkina Faso. L’an dernier, les campagnes agricoles ont été plutôt bonnes, mais les violences ont eu un impact « très, très fort », dit-il. Dans certaines régions, par exemple, les récoltes n’ont pu avoir lieu.

Pour l’année en cours, l’ONU estime à plus de 760 millions de dollars canadiens les besoins humanitaires pour le Burkina seulement. Le PAM, qui est la plus grande organisation humanitaire au monde et lauréate du prix Nobel de la paix en 2020, évalue ses besoins à elle seule à 415 millions.

Avec sa contribution de 310 millions par année, le Canada est le cinquième donateur du PAM, derrière les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Union européenne. C’est, toute proportion gardée, fort appréciable. D’autant qu’Ottawa ne consacre plus que 0,27 % du PIB canadien à l’aide internationale, un chiffre qui ne cesse de chuter depuis de nombreuses années.

N’empêche, les efforts canadiens et mondiaux ne parviennent pas à répondre à la demande. Faute de financement, le PAM a dû réduire jusqu’à 50 % chacune des rations qu’elle distribue aux Burkinabés dans certaines régions.

Et c’est sans compter les besoins aussi grandissants de dizaines d’autres organisations à l’œuvre sur le terrain, locales et internationales.

Les Québécois ont depuis longtemps une relation étroite avec l’Afrique francophone, dont le Burkina Faso. Le ministère des Relations internationales et de la Francophonie du Québec planche d’ailleurs en ce moment sur sa Vision Afrique. On sait que le gouvernement Legault priorise fortement le commerce dans les relations internationales et que le Québec n’a pas les moyens financiers d’un pays souverain pour peser lourd dans l’aide humanitaire. Or, plusieurs organisations non gouvernementales québécoises sont actives sur le continent et avec la faim, la violence et la pauvreté qui resserrent leurs tenailles sur des pays comme le Burkina Faso, dans un contexte fragilisé par la pandémie de COVID-19, un effort congru devrait être accordé à la solidarité internationale.

Il existe notamment depuis 2018 un partenariat technique et financier entre Québec et l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) pour renforcer la sécurité alimentaire et la nutrition des pays francophones, dont le Sénégal. (Il s’agissait alors d’une première entre la FAO, d’ailleurs fondée à Québec en 1945, et un État fédéré.) Voilà le genre d’initiative qui mériterait une place dans la Vision Afrique.

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