Le témoignage de la première Ouïghoure de France réchappée d’un camp de rééducation du Xinjiang. Gulbahar Haitiwaji raconte à Rozenn Morgat, de l’intérieur, le système concentrationnaire chinois, où des millions d’êtres humains sont réduits au travail forcé et souffrent de nombreux abus.

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Rozenn Morgat

On reconnaît les nouvelles comme moi à leur œil hagard. Dans les couloirs, elles cherchent les autres du regard. A contrario, celles qui sont là depuis plus longtemps fixent leurs pieds. Elles se déplacent en rangs serrés, tels des robots militaires. Elles s’arrêtent au garde-à-vous, sans sourciller, quand un coup de sifflet le leur ordonne. Bon sang, mais qu’ont-ils bien pu leur faire ? Je tremble à l’idée de ce que je vais découvrir.

Je pensais que les cours nous apporteraient un peu de répit, mais ce fut encore pire. La professeure nous surveille du regard et ne perd pas une occasion de nous gifler. L’autre jour, une de mes camarades, une femme d’une soixantaine d’années, a fermé les yeux, certainement d’épuisement et de peur. Le cerbère lui a envoyé une violente claque. « Tu crois que je ne te vois pas prier ? Tu seras punie ! » Les gardes l’ont sortie brutalement de la pièce en la poussant. Une heure plus tard, elle est revenue avec un texte où elle avait rédigé ses propres aveux. La professeure lui a demandé de le lire devant nous. Elle s’est exécutée, blême, puis elle a regagné sa place. Elle n’avait fait que fermer les yeux.

De quoi sommes-nous coupables à la fin ? Autour de moi, je ne vois que des vieilles femmes tremblantes et des adolescentes au bord des larmes. Nous ne sommes pas des terroristes !

Moi qui n’étais pas une croyante fervente, je me suis tournée vers Dieu. Peut-être par provocation. Les yeux fermés, la nuit, je me mets à prier de toutes mes forces. En cellule, le matin comme le soir, je m’astreins à des exercices de yoga. Pas question qu’ils fassent de moi une loque informe ! Je me plante en plein milieu, juste en face de la caméra qui clignote. Inspiration, j’écarte les jambes, les mains sur les hanches. Expiration, j’abaisse mon buste vers le sol. Tandis que le sang monte doucement à ma tête, je prie. Dans cette position, impossible pour la caméra de repérer mes murmures à Dieu. Les mains jointes au creux de mes seins, le corps enroulé sur mes jambes, je le supplie de me venir en aide et de protéger ma famille. Quel plaisir de duper ainsi la vigilance des caméras.

Ces petits actes de résistance décuplent mes forces. Depuis que les cours ont commencé, j’en ai d’autant plus besoin. J’étais pleine d’illusions quand la formation militaire a pris fin. Je m’applique à jouer le rôle de l’élève assidue et de la prisonnière modèle, ce qui ne me demande pas tellement d’efforts car j’ai toujours été bonne élève.

Mais ce n’était pas l’école rêvée. Au bout de quelques jours, j’ai réellement compris le sens de l’expression « bourrage de crâne ».

Chaque matin, l’enseignante entre dans la classe silencieuse. C’est une Ouïghoure. Une femme de notre propre ethnie nous apprend à devenir Chinoises. Elle nous traite comme des citoyennes réfractaires que le Parti doit rééduquer. Je me demande ce qu’elle pense de tout ça. Pense-t-elle seulement quelque chose ? D’où vient-elle ? Comment en est-elle arrivée là ? A-t-elle été elle-même rééduquée avant de faire ce travail ?

À son signal, nous nous levons comme une seule femme. Lao shi hao, la salutation au professeur, ouvre les onze heures d’enseignement quotidien qui s’ensuivent. Nous récitons une sorte de profession de foi envers la Chine : « Merci à notre grand pays. Merci à notre Parti. Merci à notre cher président Xi Jinping. » Une version similaire clôt aussi la leçon, le soir : « Je souhaite que mon grand pays se développe et connaisse un bel avenir. Je souhaite que toutes les ethnies forment une seule et grande nation. Je souhaite que le président Xi Jinping ait une bonne santé. Longue vie au président Xi Jinping. » Vissées sur nos chaises, nous répétons comme des perroquets.

Pourtant, les jours passent et, sans autre horizon que l’école, la lassitude réapparaît comme une vieille ennemie. Je suis épuisée et mes bonnes résolutions de résistance connaissent un sursis permanent. J’essaie de ne pas flancher, mais le rouleau compresseur de l’école avance. Il passe sur nos corps endoloris. C’est donc ça le bourrage de crâne, des journées entières à répéter les mêmes phrases idiotes. Comme si ça ne suffisait pas, nous devons faire une heure d’étude supplémentaire le soir, après le dîner, avant d’aller nous coucher. Nous révisons alors une dernière fois les leçons rabâchées. Chaque semaine, le vendredi, nous passons un examen oral et écrit. À tour de rôle, nous récitons la soupe communiste que l’on nous sert sous l’œil soupçonneux d’une poignée de dirigeants du camp.

Pendant deux ans, tous autour de moi – policiers, surveillants, professeurs, tuteurs – ont tenté de me faire croire à ce vaste mensonge sans lequel la Chine ne pourrait justifier son projet de rééducation : les Ouïghours sont des terroristes et donc, moi, Gulbahar, parce que je suis une Ouïghoure exilée en France, je suis une terroriste.

Les vagues successives de la propagande se sont abattues sur moi et, au fil des mois, j’ai perdu une partie de ma raison. Des morceaux de mon âme ont volé en éclats. Je ne les recouvrirai plus jamais.

J’ai courbé l’échine sous la violence des policiers. À tel point que j’ai même prononcé de faux aveux. On me disait que plus vite je reconnaîtrai mes crimes, plus vite je serai sortie d’ici. Épuisée, j’ai fini par les croire. J’ai accepté ce rôle car, dans le néant de la rééducation, aucun autre choix ne s’offrait à moi. On ne peut pas lutter infiniment contre le bourrage de crâne, même si l’on pense le contraire. Une fois que vous vous êtes battue avec dignité contre lui, il commence à faire son travail. Toute envie et émotion vous quittent. Quelles options vous reste-t-il alors ? Une chute lente et douloureuse vers la mort ou… la soumission. Mais si vous « jouez » la soumission, si vous feignez de plier dans le bras de fer psychologique des policiers, alors, vous gardez cet éclair de lucidité qui vous rappelle qui vous êtes. Eux croient ma repentance sincère. Moi, je n’ai jamais cru un traître mot de ce que je devais dire. J’étais simplement une bonne comédienne. Je veux le dire aujourd’hui, car la police manipule si bien. Autour de moi, j’ai vu beaucoup de détenues lui succomber.

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Rescapée du goulag chinois

Rescapée du goulag chinois
Gulbahar Haitiwaji, Rozenn Morgat
Éditions Équateurs (février 2021)
249 pages