En réponse au texte du vice-principal exécutif de l’Université McGill, Christopher Manfredi, « Liberté universitaire et équité à l’Université McGill »*, publié le 24 février

Isabelle Arseneau et Arnaud Bernadet
Professeurs agrégés au département des littératures de langue française, de traduction et de création, Université McGill

« En politique, ce qui est cru devient plus important que ce qui est vrai », déclarait Talleyrand.

C’est cet effet que visent en général les stratégies de communication comme la lettre du 24 février 2021, « Liberté universitaire et équité »*, de Christopher Manfredi, vice-principal de l’Université McGill, qui commentait ainsi l’un des thèmes forts de l’actualité médiatique au Québec. On ne trouvera cependant pas dans ce texte une position, encore moins une analyse, mais plutôt un catalogue vertueux de principes, exactement ceux que ressasse son administration dans les courriers qu’elle adresse à l’ensemble de la communauté mcgilloise : « Aucune idée, ni aucun débat, mot ou travail n’est proscrit à l’Université McGill. » De l’autre côté, selon un lieu commun du débat qui consiste à comparer des dossiers tous essentiels, mais qui ne sauraient être mélangés : « Les établissements d’enseignement supérieur doivent persévérer dans leurs efforts de promotion de l’équité, de la diversité et de l’inclusion afin que les chances soient les mêmes pour tous. » Ce que personne ne conteste, évidemment.

Quoi d’autre ? Rien, et c’est bien le souci. Surtout pas les faits, que Christopher Manfredi se garde de mentionner. Il faut dire qu’ils sont très gênants. Car ils contredisent l’angélisme de ces belles déclarations. Alors reprenons. Ainsi que l’ont révélé la chronique d’Isabelle Hachey1 et notre lettre sur les dérives éthiques de l’esprit gestionnaire dans les universités, une de nos chargés de cours enseignait l’automne dernier dans notre département sur un corpus de littérature québécoise. Elle est interpellée par des étudiants sur l’emploi de termes sensibles dans les textes et récolte des plaintes pour racisme. Un vice-doyen de la faculté des arts demande à la jeune enseignante de s’excuser plusieurs fois. Il lui suggère même de couper dans les extraits étudiés et finalement d’offrir aux étudiants de ne pas lire les œuvres qu’ils estiment choquantes. Cette semaine, stupeur générale : nous apprenons dans La Presse par la même journaliste2 que ces plaignants ont pu obtenir après négociation les crédits d’un cours dont ils se sont retirés (avec remboursement)… Des crédits qui, comme pour n’importe quel diplôme, sont reconnus et surtout financés par le ministère de tutelle3.

La vérité est que l’Université McGill a sérieusement dérapé. Passer sous silence cette histoire, comme s’évertue en vain à le faire Christopher Manfredi, un des plus éminents représentants de l’établissement, c’est récompenser la faute professionnelle.

Se taire, c’est justifier un précédent et prendre le risque que de telles pratiques se répètent. À ce titre, il nous paraît non moins primordial que la direction de notre département, obstinément muette sur ce sujet, s’en dissocie et les condamne, au risque de perdre toute crédibilité sur la gestion et la valeur de nos programmes. Car les étudiants qui souhaiteront recevoir une formation qui ne soit pas galvaudée iront fréquenter les départements d’universités concurrentes.

Liberté universitaire et équité, comme le posait Christopher Manfredi : c’est bien cela. La première a été ouvertement retirée à l’enseignante sur le mode de la censure ; l’autre a été mise à mal selon une singulière conception de la justice : en quoi le fait d’être offensé par le contenu d’un livre autorise-t-il à négocier les crédits d’un cours, que les autres obtiennent par le labeur et l’effort ?

Un droit fictif

Sur ce point, il convient de démystifier le discours de la sensibilité, ou plutôt la manière dont en usent démagogiquement les administrations. Le corps enseignant a bien sûr à cœur de favoriser « l’apprentissage et la réussite de l’ensemble des étudiants » dans un environnement sain. Mais pas plus qu’il n’existe pour le professeur de droit d’offenser, il n’existe pour l’étudiant de droit à ne pas être offensé.

Reconnaître ce droit purement fictif, c’est s’engager dans une voie sans issue comme l’a bien montré le juriste Jean-François Gaudreault-Desbiens4. Il ne s’agit pas de nier la part qui revient à l’affect dans la salle de classe, mais de la rapporter à sa juste mesure. Lorsqu’un enjeu « sensible » émerge, on s’en ressaisit, enseignant et étudiants, au moyen de ce que l’université sait faire de mieux : la connaissance rationnelle, appuyée sur les concepts, la méthode, l’analyse et surtout l’exercice du dialogue que certains gestionnaires complaisants voudraient court-circuiter.

La voie sans issue est celle que McGill suit aujourd’hui en utilisant la liberté universitaire comme un vulgaire pansement pour régler des questions de diversité sur lesquelles elle accuse un retard phénoménal.

Et compte tenu du passé esclavagiste et raciste de son fondateur, personne n’oserait parader comme s’y risque par contre Christopher Manfredi en claironnant quelques grands principes dont, le moins qu’on puisse dire, les effets tardent à se faire sentir concrètement sur le campus. En plus de leurs charges ordinaires, les professeurs doivent-ils assumer l’impuissance et les errements de leur administration ? Ils ne se reconnaissent pas en tous cas dans la controverse imaginaire que fabrique de toutes pièces le vice-principal, selon lequel la liberté universitaire et l’inclusion seraient tenues par certains d’entre nous comme « incompatibles », au point que l’auteur y verrait même quelque chose d’« inquiétant ». Ce qui est inquiétant, c’est que le haut responsable d’une université recourt, sans preuve à l’appui, à l’insinuation et s’autorise de la sorte un deuxième dérapage : en gros, ceux qui défendent la liberté universitaire seraient de facto hostiles à la diversité et à l’équité (avec toutes les interprétations diffamatoires que permet un tel sous-entendu).

En sommes-nous là au Québec ?

Il serait absurde d’opposer liberté universitaire et inclusion. Il est urgent par contre de défaire les amalgames que Christopher Manfredi excelle à multiplier dans son texte. C’est à cette condition que l’on pourra avoir un débat sain et clair sur la question.

* Lisez « Liberté universitaire et équité à l’Université McGill »

1 Lisez « Les mots tabous, encore »

2 Lisez « Le clientélisme, c’est ça »

3 Lisez « Document d’information sur le financement universitaire »

4 Lisez « Les libertés universitaires dans une université inclusive »