Cette pandémie nous use et nous effrite depuis maintenant un an. Pendant que notre force de résolution à restreindre notre vie sociale s’amenuise, le virus, de son côté ne s’essouffle pas du tout et même prend de la vigueur grâce à de nouveaux variants encore plus contagieux.

Publié le 14 févr. 2021
Eric Schlader
Eric Schlader Chirurgien orthopédique à l’hôpital Saint-Eustache

Nous pouvons rêver à une éventuelle amélioration grâce à des vaccins créés dans un temps record, mais cela ne se fera pas dans un avenir rapproché vu les difficultés bien prévisibles de production et de logistique de distribution. Les experts nous avaient bien prévenus.

Cela n’a été une surprise pour personne parmi ceux qui travaillent dans le réseau de la santé quand les cas se sont réaccumulés à l’automne et ont explosé après Noël ; les experts nous avaient encore une fois bien prévenus.

Dans l’histoire des pandémies, plusieurs deuxièmes vagues ont été causées par un épuisement social envers les restrictions nécessaires pour limiter la propagation.

Nous avons de plus en plus d’exemples de pays où le couvercle de la marmite est sous la pression grandissante de la population, qui n’en peut plus d’être restreinte. Notre pays voisin au sud est un exemple flagrant. Là encore, les experts en sociologie et en santé mentale nous avaient bien prévenus.

Nous sommes donc pris au piège, dans une solitude imposée par la pandémie, en compagnie d’une bombe à retardement…

Tous ces efforts, nous nous les imposons pour permettre au système de santé de ne pas s’écrouler.

Fissures

Actuellement, vos anges gardiens soutiennent les murs du système qui sont lézardés par des fissures béantes, et ce avec leurs bras meurtris, un genou à terre… et les cicatrices de masques N95 au visage !

Des fissures qui datent de bien avant la pandémie.

Je vous épargne le langage graphique du personnel de la santé avec qui je travaille lorsque vous interpellez vos « anges gardiens ».

Ces mêmes anges gardiens que vous traitez à coups de décrets pour les obliger à travailler à temps plein plutôt qu’à temps partiel, même si, par exemple, il s’agit de mères qui doivent concilier travail, famille et difficulté d’obtenir des places en garderie.

Qui se font, du jour au lendemain, transférer d’un emploi stable du lundi au vendredi, de 8 h à 16 h (acquis grâce à des années d’ancienneté), vers un horaire de soir ou de nuit, dans un nouvel environnement, avec des tâches qu’elles n’ont jamais faites. À traiter des patients agonisants, assoiffés et souillés de leurs selles, avec du matériel de protection initialement inadéquat.

Nous avons tous salué l’initiative, l’été dernier, de former en accéléré des milliers de préposés aux bénéficiaires.

Mais pourquoi en être resté là ! ! ! Où sont les campagnes de prêts et bourses pour encourager la formation de personnel dans tous les corps de métier du système de santé ? Où est la nécessaire bonification promise des conditions de travail pour toutes ces professions ? Ça fait un an que nous sommes en pandémie, et près d’un an que leur convention collective est échue. Qu’est devenu ce que l’on a promis dès le départ ?

Pourquoi ne pas payer à temps double les heures supplémentaires ? Ce serait très efficace pour éviter de recourir aux heures supplémentaires obligatoires. Il y aurait certainement plus de volontaires.

Parce que, soyons bien clairs pour tous ceux qui n’auraient pas encore compris l’enjeu : toutes les équations qui nous permettent de finalement sortir de cette crise passent par le personnel du système de santé.

Des soins intensifs aux blocs opératoires, en passant par la vaccination, on ne pourra pas passer à travers sans main-d’œuvre.

Pourquoi être si « chiches » avec ceux qui sont actuellement les piliers fragilisés de notre société ? Une société qui reconnaît maintenant mieux la notion de travailleurs « réellement » essentiels ! ! N’y a-t-il pas une injustice historique dans la rémunération des emplois du système de santé puisqu’il s’agit de métiers historiquement féminins ?

Même la relance économique passe par un système de santé fort, puisque, comment faire fructifier une PME si tous les commerces sont fermés.

Rattrapage

Et même une fois la vaccination complétée, le fardeau de la pandémie n’en sera qu’à ses débuts à cause de toutes les procédures actuellement remises aux calendes grecques. Nous aurons besoin de paires de bras pour faire du rattrapage sur les 140 000 interventions chirurgicales retardées.

N’allez pas penser que le secteur privé sera la seule solution. Les cliniques de chirurgie privées sont actuellement essentielles, mais le personnel qui y travaille est du personnel qui déserte avec raison notre réseau public, épuisé des conditions inhumaines et de la pression toujours grandissante.

On déshabille Pierre pour habiller Paul. Et contrairement à ce que certains croient, ce n’est pas pour la paye majorée, mais plutôt pour un horaire plus stable, plus flexible. Pour s’assurer de demeurer avec des tâches qu’elles maîtrisent, pour lesquelles elles ont l’expertise.

Et laissez-moi, en tant qu’expert en santé musculo-squelettique, vous annoncer l’ampleur du problème que nous avons créé en procrastinant à bien s’occuper de notre cruciale main-d’œuvre dans le réseau de la santé.

Des études nous disent par exemple que lorsqu’on parle de réparation de tendons à l’épaule, si le délai avant une intervention dépasse six mois, le gain ressenti par nos patients grâce à l’intervention ne sera que la moitié de ce qu’il aurait pu être selon des scores fonctionnels standardisés.

Demandez à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail quel est l’impact du délai d’attente pour une opération pour une blessure liée au travail sur les chances de l’employé de retourner au travail qu’il faisait avant cette blessure. Je vous rappelle que nous vivons une grave pénurie de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs. Des milliers d’employés de tous les corps de métier sont actuellement en attente sur nos listes d’attente.

Quiconque travaille auprès de la population affligée de douleurs chroniques vous dira que le facteur de risque numéro 1 est de vivre avec une douleur intense pendant une période prolongée. Ce risque de vivre avec une douleur permanente difficilement traitable est d’autant plus augmenté si, de surcroît, le patient vit de la souffrance psychologique. Pas besoin de dessin pour vous dire que la pandémie actuelle est une tempête parfaite pour handicaper avec de la douleur chronique des milliers de patients actuellement en attente de chirurgie orthopédique.

Ces mêmes chirurgies que les représentants et gestionnaires du système de santé se plaisent à nommer ad nauseam « non urgentes ».

L’Amérique du Nord connaît une crise sans précédent de dépendance aux narcotiques. Quarante-sept mille Américains sont morts d’overdoses d’opiacés aux États-Unis en 2017, des centaines de milliers en sont dépendants. Actuellement, les opiacés sont souvent la seule option qui nous reste pour un nombre inquiétant de patients sur nos listes d’attente chirurgicale.

À partir de combien d’années d’attente une chirurgie non urgente devient urgente ?

Je peux comprendre qu’en avril dernier, pris par surprise et devant l’inconnu, la décision a été prise de mettre en pause ce type de procédure dont l’enjeu n’est pas la survie des patients. Je peux comprendre pourquoi il est plus émouvant et saisissant d’entendre parler de retards en chirurgie liée au cancer, puisque pour ces pauvres patients, aucun délai n’est acceptable.

Mais ça ne rend pas acceptable l’idée de mettre des milliers de contribuables en attente interminable, sans aucune autre issue envisageable.

Ça ne rend pas acceptable de n’avoir aucun plan concret pour recruter, former, puis traiter adéquatement le personnel essentiel et indispensable pour traiter ces patients.

Le nombre de patients avec plus d’un an d’attente pour une chirurgie orthopédique a plus que décuplé en un an au Québec.

En tant qu’expert sur le terrain, je vous prédis que cette tendance continuera à augmenter.

Encore une fois, les experts vous auront prévenus.

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