Cher conspirationniste. J’aurais pu être comme toi. Peut-être que dans l’histoire que je m’apprête à te raconter tu te reconnaîtras. Peut-être pas non plus.

Publié le 29 janv. 2021
murphy cooper
murphy cooper Artiste contextuel

Ce texte qui t’est adressé sans condescendance n’a pour but que de te tendre la main.

D’abord, je suis un outcast. Peut-être l’es-tu aussi. J’ai côtoyé un tas de gens issus des mouvements punk et hip-hop qui, comme moi, entretiennent à juste titre une grande méfiance du pouvoir et de l’autorité. Des gens qu’on a pour la plupart marginalisés. Pour guérir, certains ont opté pour la voie de la pensée complotiste, d’autres se sont tournés vers le journalisme et la science. Mais on part à peu près tous du même endroit.

Depuis l’enfance, je suis pour bien des gens un extraterrestre. Ma gueule atypique et mes yeux de hibou fascinent. Mon regard curieux et nerveux rend perplexe. Ajoutons à ça que je suis plutôt réservé et anxieux. J’intrigue les enfants de riches et ceux de la classe moyenne. Ces traits qui font de moi quelqu’un de différent m’ont pas mal toujours occasionné des ennuis.

Au secondaire, par exemple, les enseignants convoquaient des rencontres avec mes parents pour les aviser de mes problèmes de consommation de drogues. Le truc, c’est que j’étais sans doute le seul adolescent de mon école à n’avoir jamais fumé de pot. Pas même une puff. Je suis épileptique, la drogue me fait peur. C’était le running gag avec mes amis : j’allais m’asseoir plus loin quand ils se passaient le joint pour éviter d’aspirer la fumée.

Une fois, on m’a suspendu trois jours pour possession et vente de stupéfiants. Sans preuve. La directrice, qui m’avait déjà accusé à tort d’être sous l’effet du LSD, a dû s’excuser. Elle a démissionné deux jours plus tard.

C’est ça, ma vie depuis 36 ans. Je tente tant bien que mal de passer sous le radar, mais, quoi que je fasse, je me retrouve constamment dans des situations improbables où je dois me défendre d’un crime que je n’ai pas commis.

Pour cette raison, il m’a toujours été difficile de faire ma place dans la société. J’ai appris à vivre en marge pour échapper à ces petites injustices quotidiennes et à l’intenable sentiment d’être à tout instant soupçonné d’être le criminel cocaïnomane que je ne suis absolument pas. Sans quoi, ma vie adulte n’aurait jamais pu démarrer.

Ma relation avec la vérité (et du même coup l’autorité) est compliquée. Parce que la vérité à mon sujet, je la connais. Mes proches la connaissent. Mais elle ne triomphe pas toujours du premier coup. Du moins, elle met du temps à être entendue. Quand je dis vrai, on m’accuse de mentir. Il me faut être très patient.

Ma vie est une succession de preuves que les personnes en position d’autorité et (ou) issues des groupes dominants peuvent sans problème sévir en ne se basant sur rien d’autre que sur leurs propres biais et préjugés. Ça m’a entre autres amené à développer une grande sensibilité et à me rallier très tôt à la cause des féministes, communautés noires et autres groupes marginalisés.

Lorsque quelqu’un affirme qu’on cherche à étouffer sa voix et à occulter les injustices et inégalités qu’il dit subir, mon écoute est entière.

Mais cette propension à prêter l’oreille à ceux qui prétendent vivre de l’exclusion et n’être jamais entendus peut aussi rendre bien affriolant le discours des gourous conspirationnistes. Après tout, que gagneraient David Icke et QAnon, des figures qui œuvrent à contre-courant, à mentir impunément comme ça ? Qui, dans le monde, serait prêt à tout perdre pour faire éclater la vérité ? Je vais te le dire franchement : chaque fois, je me demande si je ne serais pas en train de lever le nez sur quelqu’un qui, comme moi, s’est attiré le scepticisme et la moquerie de la majorité alors qu’il disait pourtant vrai. C’est en moi. J’ai peur de manquer d’écoute, de vigilance et de faire aux autres ce qu’on m’a fait subir toute ma vie.

Je m’en voudrais pour mourir si je découvrais un matin que je suis devenu comme cette directrice du secondaire qui persistait à m’examiner les pupilles, horrifiée, persuadée d’avoir devant elle un pauvre garçon à la dérive, défoncé sur l’acide, alors que je lui jurais que je n’avais jamais touché aux drogues de ma jeune vie.

Comme j’ai beaucoup de difficulté à mentir et que je ne crois pas être atteint du trouble de la personnalité narcissique, j’ai un peu de mal à déceler les traits d’un narcissique quand j’en ai un vrai de vrai devant moi. Je pars toujours avec l’idée que tout le monde est de bonne foi et que personne ne ment. Je dois donc redoubler de prudence.

Mais je vais te confier quelque chose. Ma meilleure arme pour empêcher que je tombe dans le panneau des conspirationnistes fut la même que celle qui m’a permis de m’affranchir du regard méprisant et hautain que la société porte sur moi : foncer tête première vers ce besoin viscéral de justice et de vérité, vers ce désir intarissable de connaître et de rétablir les faits. M’entourer des meilleurs curateurs de contenu, des meilleurs journalistes et vulgarisateurs scientifiques.

Dévorer des bouquins, des podcasts, des dossiers étoffés et des reportages à la tonne. Passer et repasser les sources au peigne fin. Éplucher les divers angles d’analyse d’une même nouvelle offerts par différents médias. Ne jamais cesser de challenger mes idées, me mettre en danger en allant les défendre à la radio et à la télé, les soumettre à l’examen en sachant que des experts les liront forcément en prenant leur espresso en matinée. M’haïr à quelques minutes de la date de tombée parce qu’un détail insignifiant a bêtement échappé à ma vigilance. Tout effacer et recommencer à neuf en larmes devant mon laptop.

Accepter parfois de me sentir tout petit et vulnérable. Inadéquat. Faire montre d’humilité.

Parce que se renseigner adéquatement, ça peut être violent. C’est un processus long, lent et souvent ennuyant. Plus tu te renseignes, moins tu en sais. Ça ne peut pas être aussi simple et évident que les histoires extraordinaires et faciles à absorber que te raconte Alexis Cossette-Trudel. Il faut apprendre à te méfier de tes biais.

Et au bout d’un moment, ça commence à payer. Ça répare, ça reconstruit tranquillement et de manière durable ce qui a été abîmé.

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