Le couvre-feu est arrivé. J’angoisse.

Frédéric Bisson Frédéric Bisson
Ex-journaliste de retour aux études

Même si j’habite seul, dans une zone rurale où le voisin le plus près se trouve à 1 kilomètre, j’angoisse. Même si chaque jour je vis coupé du reste du monde, sans internet ni téléphone, en attendant que la fibre optique se mette à couler dans les poteaux du secteur, j’angoisse et je ne me sens pas bien. J’habite au bout d’un chemin où les chevreuils et les renards sont plus nombreux que les voitures à circuler mais j’angoisse quand même…

Comprenez bien : le couvre-feu ne change rien à ma vie. Je suis célibataire, sans enfants et je vis seul. J’aurais beau implorer la Voie lactée et ses milliers d’étoiles qui s’impriment chaque soir dans le ciel accroché au-dessus de mon lac, jamais un policier ne viendra me donner une contravention parce que je sors de la maison pendant les heures interdites.

Mais j’angoisse. Pourquoi alors ?

Ce sentiment d’impuissance me rappelle juin 2010 alors que je travaillais comme journaliste à Toronto. Chaque jour, je me rendais au studio à vélo. J’habitais tout près.

Chaque jour, j’étais libre de choisir où et quand je pouvais me déplacer.

Tout a changé le 25 juin à quelques heures de l’ouverture du sommet du G20 qui se déroulait dans le secteur. Des murs grillagés ont été érigés et des policiers en uniformes gris avec des boucliers et des matraques ont commencé à contrôler nos déplacements.

— Qui êtes-vous ? Où allez-vous ?

— J’habite dans cet immeuble et je vais travailler au coin là-bas…

— Vos papiers !

— Hein… ?

J’étais chez moi, dans ma ville, devant ma sympathique épicerie et mon chaleureux café du coin que je fréquentais chaque jour.

J’ai réalisé à ce moment-là que j’avais perdu une partie de ma liberté. Je me sentais violé par l’autorité qui ne m’avait même pas demandé mon avis sur la chose.

Ça a duré deux jours et ils sont partis.

En ce début janvier 2021, je revis ce même sentiment d’impuissance et j’angoisse.

C’est un ami québécois qui — en trois mots — m’a aidé à comprendre. Depuis trois ans, pour le travail, il habite en Turquie, où les contrôles d’identité sont quotidiens : heille, reviens-en !

Trois mots qui nous rappellent que nous vivons dans une société privilégiée.

Profitons alors de ce moment d’angoisse collectif pour apprécier la liberté qui nous est prêtée chaque jour. Cette liberté durement gagnée par nos grands-pères qui sont morts dans les tranchées et que nous continuons à défendre en regardant la télévision, habillés en mou, à angoisser de ne pas pouvoir sortir jusqu’au lendemain matin.

Ça va bien aller.