Nous n’envions pas le ministre Simon Jolin-Barrette, responsable de la modernisation de la loi 101. Le déclin du français à Montréal nous inquiète tous. Il faut le stopper, voici la commande. Sans lancer une guerre de chiffres (on finit toujours par voir ce que l’on veut), c’est vrai que le poids des francophones dans la métropole a diminué, celle des anglophones aussi, conséquence inéluctable de la montée des langues tierces. C’est vrai aussi que la connaissance de l’anglais reste un critère d’embauche quasi incontournable et que l’anglais s’entend de plus en plus dans les rues du centre-ville. Tout cela renforce le sentiment que la ville est en train de nous échapper.

Mario Polèse et Pierre Fortin
Professeurs émérites, respectivement à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et à l’Université du Québec à Montréal (UQAM)

Toutefois, prétendre que la loi 101 est un échec est une absurdité, dans la même lignée que les énoncés de Donald Trump. C’est oublier l’avant. Nous nous rappelons du Montréal des années 1960, ville où le français ne valait pas cher. Les immigrants s’anglicisaient massivement : 90 % de leurs enfants fréquentaient l’école anglaise. Aujourd’hui, 90 % ou plus fréquentent l’école française, des Québécois francophones en devenir (ou déjà devenus). Chez les immigrants récents de langues tierces qui ont changé de langue, 75 % déclarent aujourd’hui parler français à la maison, chiffre qu’on voudrait plus haut encore, mais inimaginable avant. La loi 101 marque la fin de l’inégalité économique entre francophones et anglophones, une rupture historique, la fin du sentiment d’être un peuple dominé.

Mais, dans un paradoxe typique, la loi 101 est aussi à l’origine de « problèmes » que l’on cherche aujourd’hui à régler, victime de son succès.

Les jeunes Québécois post-101, assurés désormais dans leur identité, se sentent plus à l’aise que leurs parents à parler anglais et à fréquenter des institutions anglophones. L’un de nous (Mario Polèse) enseigne à l’Université McGill. Mais il n’a pas le sentiment que ses étudiants francophones sont en train de se métamorphoser en « anglais » ou auraient envie de le faire.

Cependant, la perception que le français est menacé n’est pas fausse, une conjoncture que les artisans de la loi 101 ne pouvaient pas prévoir. La place de la langue anglaise dans le monde a changé. Elle n’est pas seulement devenue la porte d’entrée incontournable à l’international, mais aussi l’outil indispensable pour tout ce qui est technologique, informatique, etc. Le défi est d’assurer que nos jeunes aient accès à l’anglais, sans pour autant devenir des « anglais ». Ce n’est pas un défi impossible. On peut prendre pour exemple les Pays-Bas (pays natal de Polèse) où presque toute la jeunesse parle l’anglais (et bien), mais ce qui n’en fait pas plus des « anglais ». Il est possible de parler anglais (et d’aimer la culture anglo-saxonne) sans perdre son âme.

Deux réalités

Toutefois, la situation au Québec (à Montréal, plus précisément) est spéciale. Le Québec abrite une importante population anglophone, dont il a toujours scrupuleusement respecté les droits. Deux réalités fondamentales en découlent : 1) l’anglais a droit de cité au Québec comme langue courante, langue des services publics et langue de travail dans les institutions de la communauté anglophone ; 2) on peut faire de l’anglais sa langue de vie, devenir « anglais », du moins dans des régions à forte population anglophone.

La première de ces deux réalités signifie qu’on ne peut pas demander à la loi 101 de faire ce qu’elle ne peut pas faire. Il y aura toujours une population anglo-québécoise qui a le droit d’être servie en anglais, sans oublier les nations autochtones pour qui l’anglais est la langue seconde habituelle. Si bien que l’anglais restera toujours, dans plusieurs coins, un critère d’embauche dans des établissements en contact avec le public. À cela s’ajoute l’utilisation de l’anglais par des résidents temporaires et de passage : gens d’affaires, touristes, chercheurs, étudiants… Cette population flottante pour qui l’anglais est la langue seconde usuelle est appelée à augmenter, à mesure que montent en puissance les économies de l’Asie (Chine, Inde…), sans oublier nos amis américains qui continueront à peupler les rues du centre-ville.

Bref, peu importe la nouvelle mouture de la loi 101, l’anglais comme langue entendue dans le centre-ville de Montréal, et dont la connaissance est un critère d’embauche dans une économie aussi fortement exportatrice, importatrice et numérisée que la nôtre, ne diminuera pas. Faut-il s’en inquiéter ?

Le vrai enjeu se trouve dans la seconde réalité. Les enfants de la loi 101 risquent-ils de devenir des « anglais » ? Hors du lien familial, il revient au système scolaire (primaire et secondaire) d’assurer l’ancrage identitaire et linguistique des jeunes qui en sortiront. À 17 ans, âge de la fin du secondaire, cet ancrage est en principe bien établi. Plusieurs s’interrogent alors sur le rôle du cégep (où l’élève peut choisir sa langue) comme moteur possible d’anglicisation. Là encore, nous ne voulons pas nous lancer dans une guerre de chiffres. Pour les jeunes sortis du système secondaire francophone, les données de l’Office québécois de la langue française indiquent un léger glissement vers des cégeps anglophones chez les élèves francophones (5,7 % en 2015 contre 3,1 % en 1995), mais une diminution chez les élèves de langues tierces (31,3 % en 2015 contre 37,3 % en 1995). Pour ces derniers, on aimerait que le pourcentage soit plus bas encore, mais on est loin de la ruée vers l’école anglaise assimilatrice des années 1960.

La question est de savoir si, en 2021, la décision de jeunes diplômés du secondaire francophone de 17 ans ou plus, qu’ils soient d’origine locale ou immigrante, d’opter pour un cégep anglophone correspond à un simple désir d’apprentissage de la langue et de la culture anglaises ou à un désir d’assimilation. Nous n’avons pas la réponse à cette question, mais il ne faut pas confondre les deux. Il est peu probable que les cégeps anglophones soient des engins d’assimilation dans les régions du Québec (à Québec, par exemple) où l’anglais n’est pas une langue de vie. Le problème, si problème il y a, se trouve à Montréal. Cela nous invite alors à revoir l’enseignement des langues et l’intégration culturelle et communautaire au secondaire et aussi le modèle de coexistence des deux réseaux de cégeps pour éviter, à l’avenir, toute concurrence déloyale dans un monde où l’anglais exerce, on le comprend, un attrait spécial.

La modernisation de la loi 101 est, certes, la bienvenue. L’essentiel n’est pas de restreindre l’utilisation de l’anglais, mais de rendre le français indispensable, sans lequel faire carrière au Québec devrait être impensable. Cependant, la clé de l’avenir du français reste l’école, car c’est d’elle que sortiront les futurs Québécois de toutes origines qui voudront continuer à vivre en français.