L’auteure s’adresse au premier ministre, François Legault, et à la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault

Marie Annik Grégoire Marie Annik Grégoire
Professeure titulaire et avocate, faculté de droit, Université de Montréal

Monsieur Legault, Madame Guilbault, j’ai reçu vos conférences de presse annonçant les règles d’un nouveau confinement comme un véritable coup de poing au visage. Bien qu’avocate, je ne me prononcerai pas sur l’aspect constitutionnel d’une telle mesure liberticide, d’autres l’ont déjà fait. Mais je vous raconterai comment cette nouvelle mesure va, contrairement à ce que vous affirmez, tout changer !

J’ai été surprise par votre manque d’empathie. D’abord à l’égard des sans-abri… Mais aussi à l’égard des travailleurs parents citadins. Vous avez affirmé que vous ne compreniez pas les cas des marcheurs solitaires et pourquoi ils bénéficieraient d’une exception (qui pourrait tout aussi s’appliquer aux joggeurs d’ailleurs). Je vous cite : « Ils n’ont qu’à sortir et travailler un peu plus tard en soirée. » Cela indique que vous tenez pour acquis que télétravail est équivalent à flexibilité totale et qu’il fait disparaître ce que nous appelons « le deuxième shift », soit le soin des enfants (souper, devoir, douches, coucher). Peut-être vos enfants sont-ils trop vieux pour que vous vous en souveniez, mais pour la plupart des parents, il est carrément impossible de sortir entre 15 h (heure de la fin de l’école) et 20 h.

La promiscuité familiale rend aussi les effets d’un confinement intérieur – on ne sort même plus pour aller travailler – difficiles à supporter.

Ajoutée à la fatigue Zoom, rapidement, je deviens saturée du bruit et de la lumière. Cela entraîne une série de problèmes de santé, tant physiques (migraines intenses) que psychologiques. Avec ma médecin, qui me suit probablement beaucoup étroitement qu’elle ne le souhaiterait, nous avons convenu que je devais alors sortir, dans le silence, dans le noir et dans le froid pour aider à diminuer les symptômes. Cette marche solitaire, qui ne peut avoir lieu avant 20 h ni sur mon balcon, ne propage pas la COVID-19 mais est essentielle pour que je puisse continuer à être présente tant auprès de ma famille qu’au travail. Depuis mars dernier, on peut compter sur les doigts les fois où je ne l’ai pas faite.

Qu’on me comprenne bien. J’ai respecté à la lettre les consignes sanitaires. Je n’ai rencontré personne durant le temps des Fêtes. Lorsqu’on me demandait de diminuer de 25 % mes contacts, je demandais (en farce) à mes enfants lequel voulait dorénavant aller vivre ailleurs… Mais là, je perds ma bouée prescrite même par mon médecin pour tenter de maintenir un équilibre, alors même que je ne peux trouver un lien rationnel entre ma marche solitaire et la propagation de la COVID-19. Elle m’a d’ailleurs exprimé son inquiétude. Si je suis en arrêt de travail, j’espère seulement que vous ferez preuve d’un peu plus d’empathie et que vous aurez un programme pour ma famille et moi parce que des décisions sans lien rationnel doivent être compensées. Parce que oui, vous aurez tout changé pour moi qui respecte les consignes…