Chaque matin, sur la route en direction du travail, je fais le point sur ma vie, je réfléchis à l’humanité et je constate à quel point nous sommes choyés.

Jonathan Brisebois-Lépine
Jonathan Brisebois-Lépine Travailleur social, Mirabel

Enfants de boomers, nous avons connu une qualité de vie et un confort qui jamais n’ont été atteints auparavant et qui malheureusement, je pense, ne le seront pas non plus avec les enjeux sociaux, économiques et climatiques à venir. Pas besoin d’être millionnaires pour avoir accès aux dernières technologies, vivre dans des habitations confortables et pouvoir étudier aussi longtemps que nous le voulons à faible coût en raison de notre système d’éducation issu de la Révolution tranquille. Nous avons tout eu et nous en demandons plus.

Habitués à ce que le tapis rouge nous soit déroulé depuis notre enfance, nous acceptons mal le non. La pandémie et ses restrictions sont le plus gros non auquel nous avons eu à faire face en 20, 30, 40 ans. Si, jusqu’à ce jour, le plus gros évènement ayant chamboulé notre vie est la COVID-19, je nous trouve chanceux.

Pas d’ouragans, pas d’extrême pauvreté, pas de famine ni de guerre, juste un virus qui demande d’être patient, de penser aux plus vulnérables et de faire des efforts pour la collectivité, pour se protéger les uns les autres.

Accrochées sur mon pare-soleil, les photos de mes deux grands-pères, maintenant au ciel et qui veillent sur la famille. En pensant à ce qui nous arrive, je ne peux m’empêcher de me demander ce qu’ils penseraient de notre peu de respect envers le bien commun.

Eux qui ont travaillé dès leur très jeune âge, qui ont trimé dur pour subvenir aux besoins de leurs frères et sœurs, eux qui ont tout donné pour plus grand qu’eux-mêmes. Qui le faisaient par nécessité, par bonté et par foi en une humanité, parce que c’est cela qu’ils avaient appris avec la religion et la famille, à prendre soin des autres.

Avec ce que je vois, le non-respect de consignes simples, le je-m’en-foutisme incroyable et le je-me-moi à son plus fort, je ne peux que demander pardon pour notre manque de volonté et de vision. Trop habitués à ce que nos besoins soient comblés dans l’instant et à ce que nos pulsions ne soient pas compromises, notre besoin de ne pas vivre de frustrations devient plus important que protéger nos aînés, nos proches et, surtout, le personnel d’un système de santé chambranlant, qui nous soigne pourtant depuis le berceau.

Nous avons oublié le sens des mots sacrifice, patience, espoir et collectivité. Avant nos grands-parents, qui ont en grande majorité réprimé leurs aspirations pour faire de leurs enfants et de leurs petit-enfants des générations à l’abri du besoin, plus instruites et plus modernes, il y a eu une génération entière de jeunes hommes de chez nous qui ont donné leur vie pour combattre le mal en Europe en désirant préserver notre mode de vie, nos idéologies, nos valeurs et, le plus important, notre humanité, car « en sauvant une vie, c’est toute l’humanité que nous sauvons ».

Ces jeunes garçons et femmes se sont enrôlés sous le drapeau pour aller défendre des principes fondamentaux en lesquels ils croyaient, au point de rendre leur dernier souffle. Ils ont combattu le fascisme et la menace qu’il représentait à des milliers de kilomètres de leur foyer, dans le froid, la faim, la peur et la solitude.

Loin des leurs, avec pour seuls souvenirs auxquels se rattacher des photos en noir et blanc de leur famille, ayant pour seul moyen de communiquer de rares lettres qui mettaient des mois à se rendre à leurs mains, ayant pour seul objectif de revenir en un seul morceau au pays pour recommencer à vivre dans la paix, sans morts ni bombes, ni tranchées, ni violence.

Alors que de nos jours, rares sont ceux qui volent de leurs propres ailes à l’atteinte de la majorité, pour la plupart encore chez leurs parents pour pouvoir continuer leurs études ou apprendre à mener la vie d’adulte. Jadis, des hommes d’à peine 18 ans quittaient leurs terres pour partir en bateau vers un monde qu’ils ne connaissaient pas, avec la conviction de faire ce qui était juste. Le bien commun surpassait leur propre personne.

Dans nos nids douillets, armés de téléphones, de tablettes et d’ordinateurs, à un clic de pouvoir discuter, image à l’appui, avec nos proches et à un claquement de doigts de commander ce que nous désirons en ligne, on ne réussit même pas à penser à autre chose qu’à notre petit nombril.

Nous voulons voir nos proches, nous voulons aller au restaurant, nous voulons aller magasiner, nous voulons vivre selon notre définition de la liberté.

Seriez-vous capable de regarder dans les yeux votre ancêtre qui a donné cinq années de sa vie à se battre dans la boue, la sueur et le sang, et lui dire combien votre vie est difficile en ce moment ? Ne pensez-vous pas que lui, il ne s’ennuyait pas de tous les plaisirs de la vie ? La différence, c’est qu’à l’époque, les gens avaient appris à donner, à partager.

Ne serait-il pas temps d’être fiers de nous et de pouvoir nous regarder dans le miroir sans cligner des yeux en nous disant que, nous aussi, nous avons mené notre guerre, différente, psychologiquement difficile, mais que nous avons été à la hauteur des hommes et des femmes qui ont bâti notre monde, en protégeant nos structures sociales, nos infrastructures et notre cocon de paix qu’est le Québec et qui prend soin de nous depuis notre naissance ?

Tout a un prix. Pour la paix, nos ancêtres ont souffert et, pour la santé, nous devons souffrir également, sans quoi la situation sera aussi désastreuse que notre manque de volonté et d’humanité.