Pour la première fois, les Producteurs laitiers du Canada ont admis qu’ils ont ordonné aux producteurs de jeter plus de 12 millions de litres de lait à la ferme partout au Canada pour la prochaine semaine.

Sylvain Charlebois Sylvain Charlebois
Collaboration spéciale

Il s’agit d’environ 25 millions de dollars de lait. En raison de la COVID-19, selon le communiqué diffusé par les Producteurs laitiers du Canada, la demande à la consommation a subi une redéfinition complète. La restauration devenue pratiquement inexistante provoque de violentes ondes de choc.

Contrairement aux États-Unis, par exemple, jeter du lait à la ferme au Canada est inconcevable compte tenu de notre système de gestion de l’offre.

PHOTO COLE BURSTON, AGENCE FRANCE-PRESSE

« Jeter du lait à la ferme au Canada est inconcevable », tranche notre collaborateur.

Jeter du lait ne constitue pas une pratique nouvelle au Canada. Chaque année, il y a des surplus et certains producteurs doivent en jeter ; la plupart d’entre nous ne s’en rendent pas compte. Toutefois, le contexte actuel de la crise de la COVID-19 fait toute la différence. Vu le niveau d’insécurité alimentaire ressenti par des millions de Canadiens, les producteurs laitiers devaient s’expliquer auprès de la population canadienne. C’était important et nécessaire de le faire.

Gestion de l'offre

La gestion de l’offre nous permet de produire les quantités dont nous avons besoin. Notre système de quotas offre un privilège à environ 11 000 producteurs de nous fournir un produit de qualité et d’assurer une certaine sécurité alimentaire. Il y a aussi des tarifs exorbitants à l’importation qui protègent le marché canadien. Depuis quelques années, au moyen de nouveaux traités avec l’Asie et l’Europe, un pourcentage des produits laitiers au Canada provient d’ailleurs. En matière de compensation, chaque producteur reçoit de l’argent des contribuables, en moyenne autour de 28 000 $ par année, et ce, pour les huit prochaines années.

Il faut rappeler à ceux qui connaissent moins la gestion de l’offre que les producteurs reçoivent une compensation pour le lait produit, qu’il soit jeté ou non. 

Les producteurs le nieront abondamment sur les tribunes en expliquant que le nombre de quotas diminue, mais ils reçoivent tout de même une rémunération pour le lait jeté. Certaines fermes en viendront assurément à disparaître et l’écrémage a déjà commencé depuis des années puisqu’en 1972, le Canada comptait plus de 40 000 fermes laitières.

Tandis que plus de 2 millions de Canadiens ont perdu leur emploi récemment à cause de la COVID-19, les producteurs continuent à produire et à jeter du lait afin de maintenir les prix artificiellement élevés à la ferme. Aux États-Unis et en Europe, où le lait se jette aussi, les producteurs ne profitent pas de la protection d’un système institutionnalisé comme la gestion de l’offre. Le système fonctionne ainsi depuis des décennies.

Certains peuvent croire que ce lait jeté devrait être offert aux banques alimentaires. En effet, les producteurs laitiers comptent déjà parmi les plus généreux donateurs auprès de ces banques. Chaque année, ils offrent des millions de litres de lait et des kilos de produits laitiers. Ces dons font intégralement partie du système de la gestion de l’offre. Mais encore une fois, ils sont compensés pour tout cela.

Pour régler le problème des surplus, certaines technologies existent pour permettre à la filière de conserver le lait. Des réserves stratégiques pourraient exister.

La Chine possède sa réserve de porc et même le Québec maintient sa réserve de sirop d’érable. Mais puisque les producteurs de lait sont payés peu importe si le lait est jeté ou non, ils ne sentent pas la nécessité d’investir dans des technologies d’entreposage ou de transformation à long terme.

Puisque la production laitière est extrêmement contingentée au Canada et que les contribuables paient pour la production laitière, le lait produit constitue pratiquement un bien public, contrairement aux États-Unis ou ailleurs dans le monde. Jeter du lait n’est tout simplement pas normal et devrait être illégal.

Si l’acte de jeter du lait devient illégal au Canada, la filière devra trouver de nouvelles solutions plus durables afin d’éviter une situation aussi gênante, COVID-19 ou non.

Les producteurs jettent le lait parce que c’est une solution facile. Ils ont besoin d’une mesure incitative pour agir autrement.

Dire aux contribuables et aux consommateurs qui paient pour le lait jeté que les producteurs n’ont pas le choix de jeter du lait relève tout simplement de l’immoralité, surtout en temps de crise.

Compte tenu des options qui existent, normaliser cette pratique restera toujours insensé.