L’auteur s’adresse au premier ministre du Canada, Justin Trudeau

Serge Joyal Serge Joyal
Sénateur à la retraite

Je prends l’initiative de vous écrire parce que je crois personnellement que la situation à laquelle vous êtes confronté remet en cause la conception même du Canada, et les principes sur lesquels il est fondé.

Depuis les derniers mois, il y a une offensive orchestrée au Québec par les partis et mouvements indépendantistes, et des groupes nationalistes pour amener le gouvernement canadien à soumettre à la loi 101 les agences et entreprises à charte fédérale. Celles-ci représentent à peine 4 % de la main-d’œuvre, une proportion somme toute minime. Le but est de contrer ce qu’on estime être un « déclin du français » à Montréal, qui sévirait dans les commerces du centre-ville.

La réponse du gouvernement fédéral semble hésitante. Pourtant, les principes d’égalité linguistique sont clairs, et l’article l6 de la Charte canadienne des droits et libertés est éloquent. Ainsi définie, la nature fondamentale du Canada sert d’abord les francophones. Le sous-texte de cette campagne est pernicieux : il laisse croire que les entreprises à charte fédérale seraient un facteur d’anglicisation du Québec. Il occulte le fait que la Loi sur les langues officielles a des dispositions précises sur l’offre de services en français, et sur le droit des employés à travailler dans la langue de leur choix (bien sûr, majoritairement en français au Québec) et qu’en plus, iI y a un Commissaire aux langues officielles chargé de faire respecter la loi.

Qui croit que Radio-Canada et ses réseaux télé et radio puissent être la cause du déclin du français ? C’est loufoque. La langue française parlée sur ses ondes a toujours été un modèle de qualité au Canada français, comme à l’Office national du film du Canada, d’ailleurs. Le français est aussi bien valorisé dans d’autres entreprises à charte fédérale, comme chez COGECO, ou au 98,5 FM !

La campagne bruyante relayée par un tabloïd populaire, à force d’agiter la menace d’un déclin appréhendé, crée une perception inexacte et semble intimider les défenseurs des justes principes.

Laisser courir qu’on devrait réduire les droits de la minorité au Québec pourrait avoir des conséquences néfastes pour le traitement des minorités francophones par des provinces ailleurs au pays. La défense du Canada moderne ne mérite-t-elle pas mieux qu’une capitulation déshonorable ? Le pays n’a jamais progressé quand il a laissé tomber une minorité. Quel signal enverrait-on ici pour l’avenir du Canada ? Cette régression serait de bien mauvais augure.

Politiques innovantes

Le gouvernement canadien est, depuis des lustres, celui qui soutient le plus efficacement la dynamique culturelle au Québec, et ce, sur tous les plans. Si on veut renforcer l’expression française, c’est à des politiques innovantes et qui s’adressent aux conditions contemporaines du français, imposées entre autres par les plateformes numériques favorisées par les nouvelles générations, qu’il faut s’atteler.

Par exemple, prendre des mesures fortes pour que les œuvres d’expression française aient toute leur visibilité sur les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon), et non exclusivement choisies par les algorithmes qui orientent et limitent le choix des usagers.

Par exemple, s’assurer que les pouvoirs du Commissaire aux langues officielles soient efficacement renforcés à l’égard de la mise en œuvre du français comme langue de travail et comme langue de service.

En d’autres mots, mieux outiller le chien de garde plutôt que d’abandonner le bateau aux officines provinciales. Les intérêts du pays, dans son ensemble, seraient ainsi beaucoup mieux servis. Ce que je vous soumets, ce n’est pas la démission en faveur d’une vision étroite de la réalité linguistique et culturelle qui séparerait en pratique le Québec des principes fondamentaux du Canada, mais plutôt un engagement renouvelé à affronter les défis sociétaux du monde contemporain avec tous les outils des politiques publiques à la disposition du gouvernement canadien.

Je crois opportun de faire valoir ce son de cloche : j’ai l’impression que la gêne et le silence actuels deviennent assourdissants.