L’annonce de la vente d’Element AI à des intérêts américains a été accueillie par certains comme une surprise – et même un scandale –, puisqu’on disait perdre un « fleuron » de l’industrie. Mais de quoi, au juste, ce « fleuron » – qui n’avait encore livré à peu près aucun produit à ses quelques clients – est-il le nom ?

Yves Gingras et Maxime Colleret
Centre Interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie UQAM

Cette annonce n’est en fait que le point culminant d’un vaste pari inspiré des principes (douteux) de la « supercrédibilité » développés par l’entrepreneur de la Silicon Valley, Peter Diamandis. Typique des buzzwords des promoteurs, l’idée est simple : Start at the Pop, and Build Your Way up. Cela doit se dire en anglais, bien sûr. Or, une telle stratégie coûte cher, et cela est encore plus vrai dans le cas d’Element AI.

Les médias québécois ont ainsi diffusé, sans distance critique ni analyse sérieuse – contrairement au Globe and Mail, par exemple –, l’idée qu’un nouveau « fleuron » québécois était né, lequel s’autoproclamait évidemment « innovant » et allait faire des miracles grâce à « l’IA », autre mot magique censé régler tous les problèmes.

En mettant de l’avant la réputation scientifique de l’un de ses fondateurs, considéré comme le « pape de l’IA », les « entrepreneurs » d’Element AI ont, depuis sa création en 2016, réussi à faire grossir leur entreprise de manière fulgurante, et ce, avant même d’avoir un seul produit à offrir.

Elle comptait jusqu’à récemment un peu moins de 500 employés à la suite de la mise à pied de 50 salariés au mois de mai 2020 (Journal de Montréal, 16 mai 2020).

Les « stratèges » d’Element AI étaient tout à fait conscients de l’importance des gouvernements dans la mise en place d’un environnement pouvant leur être favorable. L’entreprise était inscrite aux registres des lobbyistes québécois et canadien et impliquée depuis septembre 2017 dans une vaste campagne d’influence auprès du gouvernement du Québec pour l’inciter à faire la promotion d’un « écosystème favorable au développement de l’intelligence artificielle ».

Depuis le début de l’année 2019, ses lobbyistes demandent aussi que Québec « facilite l’adoption de solutions d’intelligence artificielle au sein de la fonction publique » et fasse des « démarches en vue d’obtenir un financement au montant indéterminé, sous forme de prise de participation, provenant du “Fonds de développement économique du Québec” », selon les termes du registre (inscription no E17-LE03452).

La Caisse à bord

Pour les observateurs avisés, la firme peinait à réaliser ses promesses ; ses principaux projets étaient confrontés à d’importants contretemps. Selon l’enquête du journaliste Sean Silcoff, « la firme ne se qualifiait pas encore au début de 2019 parmi les meilleurs fournisseurs d’IA autorisés à soumissionner pour des affaires gouvernementales, car elle n’avait pas livré au moins cinq projets d’IA réussis » (The Globe and Mail, 19 juillet 2019).

Ces difficultés n’avaient rien pour remettre en question les ambitions des promoteurs de l’IA. Et les États, déjà fortement engagés dans le financement de cette technologie, partageaient cette confiance. Le 13 septembre 2019, au dénouement de la deuxième campagne de financement d’Element AI qui lui a permis d’amasser 200 millions de dollars, Québec annonçait que la Caisse de dépôt et placement, qui gère le régime de retraite des Québécois et des Québécoises, investissait 99 millions de dollars dans l’entreprise et que le gouvernement contribuait aussi à son financement en y injectant 33 millions de dollars, pour un total d’environ 132 millions de dollars d’argent public dans une entreprise qui n’avait pas encore de produit, mais qui en promettait de nombreux dans les années à venir (Globe and Mail, 16 septembre 2019).

À peine un mois après l’annonce de ce financement, l’entreprise organisait un cocktail digne des startups de la « Silicon Valley » à l’Assemblée nationale. Reprenant la rhétorique du service public, l’évènement s’intitulait Cocktail Element AI : L’intelligence artificielle au service des Québécois. Tel que rapporté dans la brochure promotionnelle de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique, Element AI conviait spécialement les « décideurs publics » à l’Assemblée nationale pour leur « parler des plus récents développements de l’IA dans un contexte convivial et festif. » Ainsi, des ministres comme Pierre Fitzgibbon et Éric Caire, tous deux présents à la soirée, ont pu profiter de « hors-d’œuvre », de « rafraîchissements » et d’un « bar à crème glacée » pendant qu’ils conversaient avec les principaux promoteurs de l’IA au Québec. Encore plus surréaliste, un tournoi de ping-pong était organisé pour permettre aux élus de se mesurer aux différents acteurs de l’IA.

Les promesses révolutionnaires des promoteurs de l’IA et l’intense campagne de lobbyisme d’Element AI ont donc, jusque-là, bien servi certains intérêts, mais il était prévisible que le principe de réalité allait un jour se faire sentir, comme le démontre finalement l’annonce de la vente de l’entreprise montréalaise.

Des leçons à tirer

Bien sûr, la naïveté des uns et le cynisme des autres étant sans limites, on nous dira au passage que cette transaction constitue en fait une chance unique pour les employés de mobiliser leurs « talents » pour couvrir un marché beaucoup plus vaste, grâce à la nouvelle entreprise de la « Sillicon Valley », qui ajoute simplement ici une technique de plus à son propre coffre d’outils apparemment plus diversifié que celui d’Élement AI pour offrir ses « solutions numériques » aux problèmes des entreprises.

Les leçons à tirer de cet évènement sont doubles. Premièrement, les gouvernements en place devraient peut-être être plus critiques et plus sceptiques face aux promesses mirobolantes d’« entrepreneurs » qui ne semblent pouvoir entreprendre qu’avec l’argent public et dont la visée ultime dans le secteur du numérique est plus souvent de grossir au plus vite (et de façon artificielle), simplement pour attirer l’attention et être racheté par de véritables entreprises du secteur, le plus souvent américaines.

En second lieu, les priorités nationales en matière de recherche et développement ont trop fortement été influencées par des modes successives : après les biotechnologies des années 1980 et les nanotechnologies des années 2000, nous assistons aujourd’hui à la vague – et même au tsunami – de l’intelligence artificielle.

Tout cela comme si le Québec (ou même le Canada) pensait vraiment pouvoir « concurrencer » les grandes entreprises américaines ou mondiales qui investissent des milliards dans ces projets, sans parler de ceux fournis par l’agence gouvernementale américaine DARPA, qui a récemment annoncé qu’elle investirait 2 milliards de dollars dans un nouveau programme, AI Next. La concentration de la plupart des fonds dans un nombre trop limité de domaines rendus visibles par le lobbying et les annonces publiques de « percées majeures » à venir n’est peut-être pas la meilleure utilisation des fonds publics pour une province qui ne produit qu’environ 1 % des publications scientifiques mondiales et devrait donc plutôt s’assurer qu’elle a la capacité d’utiliser et de profiter des 99 % produits par le reste du monde.