En réponse au texte d’André Pratte, « Mise à jour budgétaire : un navire à la dérive »*, publié le 25 novembre

Rosa Galvez Rosa Galvez
Sénatrice**

Dans son texte publié le 25 novembre, mon ancien collègue, l’ex-sénateur André Pratte, s’inquiète que le navire fédéral dérive en l’absence « d’ancres fiscales », un terme technique en économie qui désigne un certain ratio entre la dette et les revenus, historiquement exprimé comme entre la dette et le PIB, alors que la ministre des Finances s’apprête à faire une mise à jour budgétaire lundi prochain.

Ce qui semble particulièrement inquiéter M. Pratte tient d’une « trombe de dépenses supplémentaires » qui, « il faut bien le comprendre, ne visent pas seulement à protéger les Canadiens contre les effets immédiats de la pandémie », mais plutôt à imprimer à la reprise à venir une direction particulière. Ottawa, nous dit-on, investira pour que l’économie soit plus verte et plus juste. S’il dit partager cet objectif, il ne semble pas comprendre qu’une telle relance est directement liée à la pandémie et tente de s’attaquer à ses causes fondamentales et d’éviter de prochaines pandémies.

En effet, l’arrivée de ce virus mortel est un symptôme de la dégradation de l’environnement et des bouleversements climatiques plutôt qu’un évènement isolé. La pandémie a aussi révélé les failles d’un système où nous exploitons les ressources naturelles limitées de la planète avec une attente illogique de croissance infinie, et où les gouvernements subventionnent trop souvent la destruction de l’environnement en soutenant des industries et des entreprises polluantes.

La croissance effrénée de l’économie est la principale cause de la déstabilisation de l’écologie qui propage les maladies zoonotiques comme la COVID-19 et du plafonnement des conditions de vie d’une bonne partie des habitants de la Terre, et la relance à l’aveuglette de ce type de croissance ne ferait qu’empirer nos problèmes.

Il est important de ne pas séparer les considérations budgétaires du contexte plus large dans lequel nous évoluons, soit la biosphère de laquelle nous dépendons. Bien que je partage l’admiration de M. Pratte pour la Loi sur l’équilibre budgétaire du Québec qui visait à ne pas hypothéquer l’avenir des générations futures d’une écrasante dette publique, cette approche risque tout de même de faire du tort à ceux qui nous suivront tant que nous n’avons pas de mécanisme législatif pour aussi respecter l’équilibre de la biosphère.

Un plan vert pâle

Le plan provincial dont fait l’éloge M. Pratte se déploie aussi dans un contexte où le premier ministre François Legault a annoncé la semaine dernière un plan pour une économie verte (pâle) qui vise à réaliser moins de la moitié des réductions de GES nécessaires pour atteindre la cible de 2030. Plusieurs mesures ambitieuses porteuses d’un important consensus au sein de la communauté d’affaires et des organismes sociaux et environnementaux du Québec ont ainsi été édulcorées par le bureau du premier ministre au nom du « pragmatisme ».

Considérant les coûts colossaux causés par les changements climatiques, cette crise est sans contredit la pire dette que nous pouvons laisser aux générations futures et elle ne figure toujours pas dans nos outils budgétaires. Comment, dans ce contexte, oser parler d’équilibre sans faire preuve d’aveuglement volontaire ?

Par ailleurs, plutôt que de ressortir le spectre de l’austérité du placard, pourquoi ne pas viser des mesures fiscales progressives visant les énormes fortunes, les profits corporatifs indus et l’évitement fiscal ? Tel que détaillé dans mon livre blanc sur le sujet, un éventail de telles mesures pourrait à lui seul couvrir tout le soutien fédéral direct fourni à ce jour pour faire face à la crise de la COVID-19 en trois ans.

De plus, nous aurions tort de considérer des politiques de relance propre et solidaire simplement comme « de nouveaux débours ». Au contraire, ce sont des investissements dans l’économie résiliente, seule garante d’une prospérité à long terme. Un exemple parmi d’autres mis de l’avant par l’organisme Corporate Knights estime que des investissements publics de 109 milliards de dollars entraîneraient près de 700 milliards de dollars en investissements privés et contribueront à terme à hauteur de plus de 1500 milliards de dollars au PIB. Autrement dit, un investissement de 20 $ en fonds publics aujourd’hui pourrait contribuer à hauteur de 307,85 $ au PIB d’ici 2030, en plus des nombreux cobénéfices associés à une meilleure santé humaine et écosystémique.

Le futur bien-être économique du pays ne peut plus s’en tenir à une conception tronquée de la dette divorcée de notre réalité écologique ou encore à des indicateurs sursimplifiés et dépassés comme le ratio dette/PIB qui ignore plusieurs facteurs de bien-être comme les emplois de qualité, la santé, le logement, l’éducation, l’environnement, la satisfaction quant au niveau de vie, la sécurité et la participation à la démocratie.

En attendant, l’absence d’« ancres fiscales » n’est peut-être pas signe d’un navire à la dérive, mais peut-être une reconnaissance rafraîchissante que face aux vagues d’un tsunami, la sécurité des navires se trouve en eaux profondes, et non ancrés à bon port où ils ne feraient qu’ultimement contribuer aux ravages.

** Ingénieure experte en pollution et sénatrice indépendante pour le Québec, Rosa Galvez a présidé le comité ENEV dans le 42e parlement et siège actuellement sur le comité des finances nationales du Sénat qui a supervisé la réponse économique fédérale à la COVID-19. Elle a récemment publié un livre blanc sur une relance propre et solidaire de la COVID-19.

Lisez « Un navire à la dérive »