Le Plan pour une économie verte 2030, présenté la semaine dernière par le premier ministre et le ministre de l’Environnement, a réitéré l’annonce de la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, de tenir une conversation nationale pour doter le Québec d’une vision cohérente de l’aménagement du territoire.

Colleen Thorpe Colleen Thorpe
Directrice générale d’Équiterre, et neuf autres signataires*

Cette conversation est fondamentale, d’autant plus que le plan de mise en œuvre de la nouvelle politique climatique ne prévoit presque aucune mesure spécifique en matière d’aménagement et de consolidation urbaine.

Les discussions ne pourront toutefois se faire de manière sérieuse si, en marge, on continue de permettre des développements qui favorisent l’étalement urbain. La main droite ne doit pas défaire ce que la main gauche tente de construire. Ainsi, pendant cette conversation nationale, un moratoire sur l’agrandissement des périmètres d’urbanisation sera nécessaire. Un frein à l’augmentation de la capacité routière à des fins de déplacements quotidiens l’est tout autant.

Il est grand temps que l’aménagement du territoire redevienne une priorité au Québec

Il y a plus de 40 ans, le gouvernement du Québec adoptait coup sur coup la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles et la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme. Le gouvernement entendait protéger les meilleures terres agricoles du développement immobilier à tous crins. Il voulait également assurer une urbanisation moins chaotique et plus cohérente dans toutes les régions.

Des décennies plus tard, nous sommes encore aux prises avec ces mêmes habitudes, comme en témoigne le cas de l’agrandissement du schéma de la MRC de Montcalm qui fait la manchette depuis plusieurs semaines. Le doyen de la faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal, Raphaël Fischler, affirmait même que le schéma, approuvé par le gouvernement malgré plusieurs recommandations défavorables, va à l’encontre des principes d’aménagement durable.

Les conséquences de l’étalement urbain sont connues. Le ministère des Affaires municipales et de l’Habitation (MAMH) le dit lui-même : ce phénomène alourdit la congestion et le bilan carbone du Québec, « fait pression sur les terres agricoles et les milieux naturels, nuit à la mixité sociale, en plus d’engendrer des coûts importants en infrastructures publiques ».

Cohérence, s’il vous plaît

Le gouvernement doit donc faire preuve de cohérence. Maintenant qu’il souhaite donner la priorité à l’autonomie alimentaire, ce sont des dizaines de milliers d’hectares qui ont été dézonés ou destinés à des usages non agricoles au cours des 20 dernières années, et ça continue ! Le projet de loi 66, actuellement à l’étude, prévoit, pour sa part, suspendre les dispositions de la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme qui exigent la conformité des interventions gouvernementales aux schémas d’aménagement, en plus de permettre l’accélération de certains projets autoroutiers et porte flanc à des décrets pour contourner la compétence de la Commission de protection du territoire agricole.

Les incohérences en matière d’aménagement sont la cause de problèmes répandus. L’urbanisme à la pièce demeure présent au Québec. La dépendance des municipalités aux revenus de taxe foncière, en l’absence d’alternatives de financement, y est pour beaucoup. L’absence d’une vision nationale commune et rigoureuse également. Comme l’affirme encore une fois le plan stratégique du MAMH, « les enjeux de la région métropolitaine de Montréal, de la capitale nationale et des régions devraient être abordés de façon intégrée ».

Pour une conversation rigoureuse et d’envergure

Nous croyons à cette démarche et avons l’intention d’y participer de façon constructive et collaborative avec le gouvernement afin de doter le Québec d’une vision nationale « digne du XXIsiècle », pour reprendre les mots de la ministre Laforest.

C’est une conversation nationale rigoureuse et d’envergure appuyée sur un portrait solide de l’état des lieux qu’il nous faut.

Pour reprendre la vision du premier ministre dans son livre Cap sur un Québec gagnant, l’idée d’une « vallée propre » mise sur la « consolidation du tissu urbain ». Au cœur de la future vision nationale, un plan qui exclurait toute artificialisation nette des sols, en misant plutôt sur l’assainissement des terrains contaminés pour accueillir le développement économique et urbain, permettrait d’éviter la destruction de terres agricoles ou de milieux naturels. Combinée à une approche de consolidation urbaine, cette stratégie favorisera l’adaptation des milieux de vie aux aléas naturels et climatiques.

Plusieurs experts l’ont déjà affirmé, l’adoption d’une Politique nationale d’aménagement du territoire constitue l’un des engagements fondamentaux du gouvernement en matière environnementale. Reste maintenant à saisir l’occasion et prendre le virage tant attendu pour un aménagement durable, cohérent et juste du territoire.

*Cosignataires : Marcel Groleau, président général de l’Union des producteurs agricoles ; Sylvain Gariépy, Ordre des urbanistes du Québec ; Jérôme Dupras, professeur agrégé et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie écologique de l’Université du Québec en Outaouais ; Isabelle Thomas, professeure titulaire à l’École d’urbanisme et d’architecture du paysage de l’Université de Montréal ; Marie-Odile Trépanier, professeure honoraire à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal ; Sabaa Khan, directrice générale de la Fondation David Suzuki ; Christian Savard, directeur général de Vivre en Ville ; Martin Vaillancourt, directeur général du Regroupement national des conseils régionaux de l’environnement du Québec ; Charles Bergeron, coordonnateur du Mouvement ceinture verte