Le Québec doit adopter les meilleures pratiques en santé avant de se heurter à un mur

Patrick Déry Patrick Déry
Rédacteur et analyste de politiques publiques

Samedi dernier, on a parlé des problèmes. On n’arrivait pas à soigner tout le monde avant la pandémie, on n’a pas pu soigner tout le monde pendant la pandémie et, la population vieillissant, on n’y arrivera pas après la pandémie. On a aussi 130 000 opérations à rattraper et une pénurie de personnel à tous les niveaux.

Le Québec fonce vers un mur. C’est démographique, actuariel, mathématique*. On doit donc se mettre en marche même si la pandémie n’est pas réglée. D’ailleurs, tout ce qu’on va gagner, on va le gagner pour ça aussi.

Ce n’est pas une question d’argent. Le budget de la santé grimpe plus vite que l’inflation et le vieillissement de la population le ferait augmenter. Le Québec dépense aussi des sommes comparables à celles de plusieurs pays aux performances enviables.

Bien sûr, le Québec a choisi d’avoir peu de médecins et de les payer très cher plutôt que d’avoir plus de médecins et de ne leur donner qu’un très bon salaire. On peut changer ce choix pour l’avenir, mais ça ne fera pas apparaître plus de médecins demain matin.

Les structures ont été brassées et rebrassées à maintes reprises, sans succès. Les dernières réformes ont causé des dégâts. Le prochain sauveur est attendu par le personnel de la santé avec une brique, un fanal et un scalpel.

Des remèdes rapides et peu coûteux

Il existe des façons peu coûteuses de faire des gains et de faciliter l’accès aux soins. Le problème est qu’on s’évertue à répéter celles qui ne fonctionnent pas. Quand de nouvelles idées font surface, le réflexe est souvent d’expliquer pourquoi ça pourrait ne pas marcher.

Cette résistance au changement explique pourquoi nos infirmières praticiennes sont encore limitées dans leur pratique (et moins nombreuses qu’ailleurs au pays) même si de nombreuses études ont montré des résultats favorables pour les patients, à meilleur coût.

C’est vrai aussi pour les autres infirmières, non praticiennes, qui peuvent faire toutes sortes d’actes médicaux dans le nord de la province – dont des accouchements ! –, mais qui redeviennent « incompétentes » au sud du 49e parallèle. Pourquoi ?

Il a fallu une pandémie pour qu’on accepte que les médecins puissent donner des consultations par téléphone ou par vidéo. Le courriel et les textos aussi, ça peut être pratique. Éliminer la facturation à l’acte – qui oblige à recenser chaque geste et qui décourage les autres – favoriserait plus de souplesse et d’innovation.

D’autres professionnels pourraient aider à désengorger la congestion qui s’est formée autour des médecins. Les pharmaciens et les chiropraticiens, par exemple. Les premiers peuvent ajuster la médication ; les seconds, prescrire des radiographies. Le problème est que ces actes ne sont couverts par l’assurance maladie que s’ils sont dispensés par un médecin. On incite donc les patients à retourner vers les médecins, ce qui alourdit leur tâche et coûte plus cher.

Dit simplement, la capacité de tous les professionnels de la santé devrait être élargie au maximum de leur compétences plutôt que l’approche actuelle, par exception. Ensuite, faire suivre le financement. Les médecins ne manqueront jamais de travail.

Briser le tabou du privé

Le Québec (et le Canada) est une exception en Occident au sens où la quasi-totalité de son réseau hospitalier est administré par l’État. En Allemagne, en Espagne, en France et en Italie, le tiers et plus des hôpitaux sont gérés par des entreprises privées à but lucratif, mais sous le chapeau de la couverture universelle. Tout le monde peut y aller. Un peu comme pour les projets pilotes aux cliniques de chirurgie DIX30 et Rockland – qui ont d’ailleurs fait fondre les listes d’attente –, mais à plus grande échelle.

En Suède, l’hôpital Saint Göran, un des meilleurs au pays, est géré par une multinationale depuis 20 ans. On y a fait des gains énormes. L’hôpital soigne presque trois fois plus de patients dans ses urgences tout en affichant des indicateurs de qualité supérieurs à ses pairs. On a même coupé les coûts pour l’État (mais pas les salaires ni les soins).

Fait intéressant, lorsqu’il a été question de retourner Saint Göran sous le giron de l’État, le syndicat s’y est opposé ! Pour les patients, couverts par le régime public, le statut de l’hôpital ne change rien. En fait, plusieurs ignorent qu’il s’agit d’un établissement « privé ».

On a souvent tendance à faire de l’entrepreneuriat en santé une question morale. Pourtant, une fois la question de la couverture universelle réglée, c’est simplement économique.

Une plus grande diversité de fournisseurs amène plus d’innovation et aussi plus de soins, parce que les hôpitaux entrepreneuriaux sont généralement plus efficients que ceux du gouvernement et à meilleur coût pour ce dernier, qui les finance.

La résistance au changement et une morale mal placée ont fait prendre au Québec 20, 30 ans de retard et occasionné d’innombrables souffrances. Il est urgent d’embrasser ce qui a bien fonctionné ailleurs.

* Lisez « Après la COVID-19, la vague grise »