La pandémie a montré les limites de notre système de santé ; le vieillissement de la population va les frapper de plein fouet

Patrick Déry Patrick Déry
Rédacteur et analyste de politiques publiques

On se console comme on peut. Cette semaine, le premier ministre était à la fois heureux et surpris de constater que les hospitalisations semblaient s’être stabilisées, malgré le long plateau de 1000 cas par jour depuis un mois. M. Legault a même dit qu’on était « chanceux » d’être à seulement 500 hospitalisations.

Notre système de santé tient le coup pour l’instant, mais ça va prendre plus que de la chance. Sinon, la réalité va nous rattraper, plus tôt que tard.

Mille cas par jour, c’est beaucoup. Ça monte par endroits (Saguenay, Lanaudière), ça baisse à d’autres (Québec), mais globalement, c’est stable (cela inclut le Grand Montréal), et ça ne semble pas vouloir redescendre davantage.

Ce jeu de fildefériste au-dessus d’un volcan ne peut durer à l’infini.

Si le nombre de cas ne descend pas, le virus va trouver son chemin dans des hôpitaux et des CHSLD, où il peut faire des ravages.

D’ailleurs, c’est déjà commencé. En date du 5 novembre, on recensait 193 éclosions actives dans les hôpitaux et CHSLD de la province.

On ajoute aussi 25 décès par jour en moyenne à notre bilan. À titre de comparaison, environ 350 Québécois meurent dans un accident de la route chaque année (ou d’une grippe, quand elle n’est pas trop mauvaise). Autrement dit, ça va prendre deux semaines pour avoir en équivalent COVID-19 le bilan routier de toute une année ou d’une saison normale de grippe. Ça, c’est si les décès quotidiens cessent d’augmenter comme ils le font depuis plus d’un mois.

Un système à vif

La pandémie a mis à vif les limites de notre système de santé. Le Québec (comme le Canada) dispose de moins de ressources hospitalières que la plupart des pays développés. On n’a pas le choix d’avoir moins de malades, parce qu’on a moins de lits pour les placer et moins de soignants pour s’en occuper.

Les pénuries d’infirmières, de préposés, de médecins et de techniciens qui existaient avant la pandémie ont été exacerbées par les congés et les départs, augmentant la pression sur ceux qui restent et qui ne sont pas à l’abri du virus, avec les contrecoups pour eux et pour les patients.

Début octobre, deux anesthésistes de l’hôpital Pierre-Boucher, à Longueuil, ont été déclarés positifs. L’hôpital a dû réduire ses opérations chirurgicales de moitié, un exemple parmi d’autres du « délestage » qui survient dans un établissement quand la COVID-19 s’y pointe.

Le portrait à plus grande échelle donne le vertige. En juin, alors que nos hôpitaux et leur personnel commençaient à se relever de la première vague, 75 000 Québécois attendaient une opération depuis plus de six mois. Cette semaine, c’était plus de 130 000. Si on n’arrive pas à se rattraper quand la pandémie relâche un peu, quand le fera-t-on ?

L’enjeu n’est pas qu’une question d’attente et de souffrance, mais de survie. Une méta-étude publiée récemment dans le British Medical Journal conclut que retarder le traitement d’un cancer d’un mois suffit à augmenter la probabilité de mourir de 6 à 13 %. Des milliers de patients au Québec attendent de voir leur médecin depuis bien plus longtemps que ça.

La COVID-19 va être avec nous pendant encore possiblement plus d’un an, ce qui accentue l’urgence d’améliorer notre réponse. C’est autant pour préserver notre système de santé et protéger ceux qui le tiennent à bout de bras que pour éviter d’être privés d’à peu près tout ce qui nous fait vivre en dehors du travail, de l’école et des écrans.

L’exemple de la Corée du Sud a montré qu’il était possible de cohabiter un peu plus normalement avec le virus en dépistant, en retraçant les contacts rapidement et en brisant la chaîne de transmission1.

Le raz-de-marée gris

Quoi qu’il arrive, on aura un répit quelque part en 2022. Mais au Québec, les deux, peut-être trois vagues de la pandémie pourraient n’être qu’un avant-goût du raz-de-marée gris qui va déferler sur la province. Présentement, environ 800 000 Québécois sont âgés de 75 ans et plus. En 2031 – demain matin –, ils seront un peu plus de 1,2 million et ils demanderont plus de soins à un système de santé qui ne fournit déjà pas.

Par exemple, les 75 ans et plus comptent déjà pour le quart des patients sur civière dans nos urgences bondées.

Dans l’état actuel des choses, et même sans tenir compte de la croissance du reste de la population, il n’y a aucune façon qu’on soit capable d’accueillir 175 000 patients de plus.

Même chose pour les soins de longue durée. Au rythme actuel, il faudra 40 ans pour combler le besoin en places en CHSLD. Essentiellement, après qu’une génération et demie aura eu le temps de mourir2.

En somme, on fonce dans un mur. Au ralenti, mais dans un mur quand même.

Samedi prochain, nous parlerons des solutions.

1 LISEZ « COVID-19 : Éviter les 28 jours de la marmotte »

2 LISEZ « Soins aux aînés : Des projets novateurs qui peinent à se multiplier »