Il faut beaucoup de courage et de volonté pour bien vieillir. Le « père de l’assurance maladie » en est un remarquable exemple

ANDRÉ PRATTE ANDRÉ PRATTE
Directeur de la firme de gestion d’enjeux et de communications publiques Navigator, l’auteur a été journaliste pendant près de 40 ans et sénateur de 2016 à 2019

En fin de semaine dernière, Claude Castonguay, le « père de l’assurance maladie », a annoncé qu’il mettait un terme à sa longue collaboration avec La Presse, pour des raisons de santé. « Mais je dois me rendre à l’évidence, écrit M. Castonguay, mon âge m’a rattrapé. J’ai perdu une grande partie de mon énergie et mon équilibre est de plus en plus chambranlant. À tel point que je ne me sens plus en mesure de générer l’effort que requiert la rédaction de chroniques périodiques. » Claude Castonguay a 91 ans.

Dans son mot, il remercie La Presse et « tous ceux qui m’ont encouragé à poursuivre ».

Qu’il ait réussi à demeurer actif et pertinent pendant toutes ces années est un exploit qu’il vaut la peine de souligner. C’est à nous, lecteurs de La Presse, de le remercier.

L’impressionnante carrière de Claude Castonguay vient nous rappeler combien on a tort de tasser – comme on le fait trop souvent – les personnes qui vieillissent. Après neuf décennies, Claude Castonguay demeure l’homme brillant, rationnel, passionné et raisonnable qu’il a toujours été. L’âge lui a permis d’ajouter la sagesse à ces qualités.

J’ai connu M. Castonguay – autrement que par sa renommée – lorsque je suis devenu éditorialiste en chef de La Presse, en 2001. Nous nous sommes rencontrés quelques fois pendant mes 14 ans à ce poste. J’ai toujours été impressionné par son sens profond de la justice sociale, son idéalisme mêlé de pragmatisme, et son amour profond pour le Québec. J’ai découvert avec étonnement qu’à ses heures, l’actuaire se faisait peintre.

M. Castonguay et moi partageons le fait d’être profondément inconfortables dans un contexte partisan, là où la raison laisse la place à la soif du pouvoir. C’est ce qui nous a amenés tous les deux, à 27 ans d’intervalle, à démissionner du Sénat après un court séjour à la Chambre haute.

Un long escalier

J’aimerais croire que, comme l’ancien ministre des Affaires sociales du Québec, je serai assez en forme, physiquement et mentalement, pour demeurer pertinent jusqu’à l’âge de 91 ans. Cependant, j’ai des doutes.

À 63 ans à peine, je me sens déjà vieillir en accéléré. Je prends plusieurs pilules par jour pour un mal et pour un autre. J’ai pris beaucoup de poids. Me lever le matin, descendre et monter les escaliers, marcher même est devenu pénible, tellement les courbatures sont omniprésentes et profondes. J’ai la nette impression que dans les milieux professionnels que je fréquente, je passe déjà pour un has been.

M. Castonguay a certainement fait face à de tels problèmes. Il a eu la force de caractère, la volonté de les confronter et de les vaincre. Cela force l’admiration et le respect.

On lit régulièrement dans les journaux et les magazines l’histoire de gens de 60, 70, 80 ans, qui courent le marathon et qui multiplient les activités bénévoles. Plus occupés à la retraite qu’avant. Bravo ! Mais les corps ne vieillissent pas tous de la même manière.

La vieillesse, disait ma mère avant que sa mémoire ne la quitte, est un long escalier qu’on n’a d’autre choix que de descendre, marche par marche. « Vivre plus longtemps, comme c’est le cas de nos jours, signifie que nous devons aussi vieillir plus longtemps », souligne M. Castonguay. À 98 ans, ma mère se demande quel sens a sa vie maintenant qu’elle ne se souvient de rien.

Il en est des personnes âgées de plus de 60 ans comme de toute personne : le destin s’acharne sur certaines, moins sur d’autres. « Les vieux » sont loin de constituer un groupe uniforme. Certains restent en bonne forme, physiquement et mentalement, d’autres moins. Pour ma part, il me faut seulement trouver la volonté et le courage d’ignorer ce corps qui fait mal, d’ignorer le regard – au mieux indifférent – des jeunes, et de poursuivre ma route coûte que coûte.

Ce sont cette volonté et ce courage qui ont permis à Claude Castonguay de continuer à contribuer au débat public, et d’offrir aux Québécois, à chacune de ses interventions, matière à réfléchir, matière à avancer. Merci, monsieur Castonguay. Ce fut un privilège de vous connaître un peu et, surtout, de vous lire dans nos pages.

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