(Los Angeles) Malgré les protestations de l’équipe Trump, il est fort probable que Joe Biden sera le prochain président des États-Unis. Vendredi matin, on a appris que Biden a pris les devants en Géorgie et en Pennsylvanie, tout en maintenant son avance en Arizona et au Nevada. En ce moment, il n’a besoin que de gagner la Pennsylvanie pour franchir le seuil des 270 voix dans le collège électoral.

Barry Eidlin
Barry Eidlin Professeur adjoint de sociologie, Université McGill

Il reste maintenant à savoir ce qui va se passer d’ici le jour de l’investiture du président, le 20 janvier.

Évidemment, il y a les formalités particulières du processus électoral américain, soit le dépôt des certificats d’attestation des résultats de la part de chaque gouverneur d’État, la réunion du collège électoral le 14 décembre pour l’élection formelle du candidat, et la déclaration officielle du gagnant dans une séance des deux chambres du Congrès le 6 janvier.

D’habitude, pendant cette période, le président désigné met sur pied une équipe de transition, consulte ses conseillers, et travaille en coordination avec l’équipe du président sortant afin d’assurer une transition du pouvoir bien ordonnée.

Par contre, lorsqu’il est question du président Trump, les choses se passent rarement comme d’habitude. Au cours des semaines qui ont précédé l’élection, Trump a refusé de promettre de respecter les résultats de l’élection dans l’éventualité où il perd, insistant sur le fait qu’il ne pouvait que gagner à moins qu’il y ait une fraude électorale massive.

Depuis l’élection de mardi, Trump continue de propager des allégations de fraude sans aucune preuve, allant même jusqu’à déclarer qu’il avait gagné. Son armée d’avocats a déjà intenté plusieurs poursuites judiciaires afin d’arrêter la tabulation des scrutins, ou bien d’exclure les scrutins postaux qui arrivent après le jour des élections. Il y aura d’autres poursuites dans les jours à venir.

Donc, même si Biden est déclaré vainqueur, on ne devrait pas s’attendre à une transition du pouvoir ordonnée. Tout au moins, il est presque certain qu’il n’y aura pas de coordination entre les équipes du président désigné et du président sortant, ce qu’on a déjà vu à la suite d’autres élections hargneuses, comme en 2000.

Ce qu’on n’a jamais vu, par contre, c’est un président qui refuse de quitter sa fonction. Avec Trump, on ne peut pas écarter cette éventualité. S’il tente une telle manœuvre, il va falloir qu’il se fie à sa base de militants armés, ainsi qu’une part importante du leadership du Parti républicain. Déjà, on voit que certains de ses alliés, tel les sénateurs Lindsay Graham et Ted Cruz, n’hésitent pas à promouvoir ses allégations de fraude dans les médias.

Certes, c’est une chose de répéter des allégations de fraude, et c’en est une autre d’appuyer ce qui serait en effet un coup d’état électoral.

Mais avec un Parti républicain qui s’est déjà montré à maintes reprises concerné d’abord et avant tout par le maintien du pouvoir, et qui a déclaré sa fidélité à Trump malgré ses abus flagrants de pouvoir, ce n’est pas impensable.

Où cela laisse-t-il Biden et le Parti démocrate ? Durant le premier mandat de Trump, leur stratégie devant les assauts de Trump était surtout de se plaindre de sa violation des normes politiques et de son manque de décorum. Ils ont fait peu pour avancer une vision politique élargie qui aurait pu contrer le trumpisme. En l’absence de cette vision positive, et étant donné que la plupart des Américains se soucient beaucoup plus de leur bien-être et de leurs conditions matérielles que des normes politiques à Washington, il n’est nullement surprenant que cette ligne d’attaque ne fût pas à la hauteur.

Il apparaît évident que le cafouillage complet de Trump face au coronavirus et la crise économique ont été suffisants pour lui refuser un deuxième mandat. Mais bien que Biden ait gagné l’élection, il n’a pas gagné un mandat pour gouverner. Avec Mitch McConnell toujours en position de force au Sénat, et une branche judiciaire remplie de juges nommés par Trump, prêts à freiner n’importe quelle politique de réforme, la marge de manœuvre pour Biden sera bien étroite.

À savoir s’il sera possible d’élargir cette marge de manœuvre, cela dépendra de la capacité avec laquelle Biden peut réussir à articuler une vision politique qui saura répondre aux intérêts de la majorité des Américains.

Dans l’immédiat, il s’agirait d’un projet de relance économique ambitieux qui protégerait ceux et celles qui ont été ravagés par le coronavirus. On pourrait aussi avancer une hausse immédiate du salaire minimum à $15 l’heure. Les électeurs en Floride ont approuvé une telle mesure mardi dernier, en même temps qu’ils ont appuyé Trump, ce qui suggère que ce serait une initiative qui pourrait combler les divisions partisanes.

Malheureusement, il y a peu de raisons de penser que Biden sera capable d’avancer une telle vision, considérant la manière avec laquelle il a mené sa campagne. S’il arrive à prêter serment le 20 janvier prochain, lors de l’investiture, l’issue la plus probable sera celle d’une période d’impasse.

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