Cette lettre s’adresse aux ministres Christian Dubé et Lionel Carmant

Karine Bertrand Karine Bertrand
Directrice scientifique de l’Institut universitaire sur les dépendances et professeure titulaire à l’Université de Sherbrooke, et 35 autres signataires*

À titre de chercheurs dans le domaine des dépendances au Québec provenant de diverses disciplines sociales et de santé, nous sommes préoccupés par les enjeux que soulèvent les gestionnaires et les intervenants œuvrant auprès des personnes confrontées à une dépendance en contexte de pandémie.

À la lumière des écrits scientifiques sur le sujet, nous souhaitons proposer quelques pistes pour les mois à venir.

Comme plusieurs auteurs l’ont exprimé dans des lettres d’opinion, et à raison, les jeunes Québécois, les personnes âgées et les personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale sont particulièrement touchés par les mesures sanitaires liées à la COVID-19. Les personnes confrontées à une dépendance souffrent bien souvent en silence, leurs difficultés étant trop souvent encore stigmatisées.

Tant au Québec qu’ailleurs dans le monde, les personnes présentant une dépendance sont touchées gravement et de manière disproportionnée par une crise sanitaire telle que la pandémie de COVID-19. Sont soulevées dans les écrits des collègues de partout des augmentations des surdoses et de la détresse psychologique.

À titre d’exemple, au Québec, l’Institut national de santé publique (INSPQ) documente 559 morts liées à une intoxication suspectée aux opioïdes et autres drogues en 2019-2020, le nombre de morts étant plus élevé d’avril à juin 2020. Les femmes et les personnes de la communauté LGBTQI+ sont aussi particulièrement touchées par cette crise, les freins à l’accessibilité aux services et la précarité sociale à laquelle elles sont confrontées étant accentués.

De nombreux intervenants en dépendance nous mentionnent les multiples impacts de la pandémie sur leur clientèle.

Ainsi, plusieurs constatent une aggravation des difficultés liées à une augmentation de la consommation d’alcool et d’autres drogues, des problèmes associés aux jeux de hasard et d’argent et d’utilisation de l’internet. À cela s’ajoute le recours à l’alcool et aux drogues comme automédication pour la gestion du stress associé à la pandémie (perte d’emploi, isolement social, violence familiale, etc.), des rechutes chez des usagers dont l’état était stabilisé depuis un bon moment, une augmentation des crises familiales, une détresse accrue des membres de l’entourage, etc. Elles rapportent notamment avoir souffert d’isolement social et parfois de la perte ou de la diminution de contacts avec leur intervenant ou avec des organismes communautaires dont les services contribuent grandement à leur qualité de vie et même leur survie (logement, nourriture).

Devant ces constats, nous réitérons que tout le continuum de services en dépendance est essentiel dans la gestion d’une telle crise. Les interruptions ou les réductions de services depuis le début de la pandémie dans toutes les régions du Québec ont fragilisé ces populations déjà particulièrement vulnérables. De plus, certains services ayant été interrompus demandent du temps et beaucoup d’investissements pour être remis en place.

Bien que diverses initiatives permettant d’adapter les services en dépendance en contexte de crise sanitaire aient été déployées partout au Québec et que celles-ci doivent continuer d’être soutenues, il est nécessaire de réfléchir aux stratégies pour mieux soutenir les personnes concernées.

Devant le constat que cette crise sanitaire se prolongera encore plusieurs mois, il nous paraît essentiel de tirer rapidement des leçons de la première vague et de formuler des pistes d’action pour soutenir les personnes aux prises avec une dépendance qui ont plus que jamais besoin de pouvoir accéder à des services spécialisés adaptés à leur situation. Les personnes à risque de développer une dépendance dont la situation psychosociale s’est aggravée en contexte de crise ne doivent pas non plus être laissées pour compte.

Des recommandations sur lesquelles nous souhaitons attirer votre attention

— Les services en dépendance sont essentiels en temps de crise sanitaire et le délestage de personnel œuvrant dans ce domaine vers d’autres secteurs devrait être réduit au minimum nécessaire. Ceux-ci devraient bénéficier de soutien accru pour éviter les ruptures de services, et en augmenter l’accès afin d’éviter les complications et les morts ;

— Le soutien social et le soutien psychologique pour les personnes confrontées à une dépendance et celles en situation de précarité sociale devraient être considérés comme prioritaires. Les personnes en traitement avec hébergement devant être confinées nécessitent aussi du soutien psychosocial en continu dans ce contexte hautement déstabilisant.

— Il est impératif de planifier des stratégies afin d’assurer l’accueil et la réponse aux besoins de nouvelles clientèles, particulièrement celles à risque de conséquences graves, en situation de précarité sociale et présentant des besoins sociaux et de santé complexes (par exemple, les personnes ayant un trouble d’utilisation d’opioïdes, des troubles mentaux concomitants ou en situation d’itinérance, les jeunes consommateurs d’alcool ou de drogues en situation de crise ou de détresse).

— Le travail de proximité et de première ligne pour rejoindre les personnes les plus désaffiliées, d’une part, et les stratégies d’intervention à distance pour maintenir le lien et l’accessibilité pour les personnes ayant la capacité d’être ainsi rejointes (accès à l’internet ou au téléphone, aisance avec les technologies, etc.), d’autre part, sont à privilégier en contexte de pandémie.

— Il est important de soutenir adéquatement les organismes de réduction des méfaits qui rejoignent ces publics (soutien financier, clinique et organisationnel) ainsi que les milieux de prévention qui jouent un rôle central pour favoriser le bien-être des jeunes fragilisés par la crise actuelle.

En somme, les efforts de l’ensemble des acteurs du réseau de la santé et des services sociaux pour favoriser l’accès au continuum de services en dépendance se doivent d’être soutenus sans réserve par le ministère de la Santé et des Services sociaux et par les décideurs de ce réseau en cette période de crise sanitaire.

Ce soutien doit se traduire autant par des investissements financiers que par des décisions plaçant en priorité ce type de services dans l’orientation des ressources professionnelles compétentes. Toute la société doit porter une attention spéciale aux personnes en situation de vulnérabilité. Ce sont elles qui, tout particulièrement, souffrent des impacts de cette pandémie, y compris les personnes confrontées à une dépendance.

Ce faisant, une attention particulière doit être portée pour mieux répondre aux besoins spécifiques des femmes et des personnes provenant de communautés marginalisées comme les personnes de minorités sexuelles ou de genre ou encore les personnes de minorités ethnoculturelles. Chacun des gestes de solidarité faits à leur égard a une valeur considérable.

* Cosignataires : Catherine Arseneault, professeur adjointe à l’École de criminologie de l’Université de Montréal ; Céline Bellot, professeur titulaire à l’École de travail social de l’Université de Montréal ; Jacques Bergeron, professeur honoraire au département de psychologie de l’Université de Montréal ; Stéphane Bouchard, professeur titulaire au département de psychoéducation et de psychologie de l’Université du Québec en Outaouais ; Serge Brochu, professeur émérite à l’École de criminologie de l’Université de Montréal ; Thomas Brown, professeur adjoint au département de psychiatrie de l’Université McGill ; Julie Bruneau, professeure titulaire au département de médecine de famille et médecine d’urgence de l’Université de Montréal ; Natacha Brunelle, professeure titulaire au département de psychoéducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières ; Louis-Georges Cournoyer, professeur agrégé à l’École de criminologie de l’Université de Montréal ; Magali Dufour, professeure agrégée au département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal ; Jean-Sébastien Fallu, professeur agrégé à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal ; Marie-Josée Fleury, professeure titulaire au département de psychiatrie de l’Université McGill ; Jorge Flores-Aranda, professeur à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal ; Isabelle Giroux, professeure titulaire à l’École de psychologie de l’Université Laval ; Mathieu Goyette, professeur au département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal ; Christophe Huynh, chercheur d’établissement à l’Institut universitaire sur les dépendances ; Didier Jutras-Aswad, professeur agrégé au département de psychiatrie et d’addictologie de l’Université de Montréal ; Sylvia Kairouz, professeure titulaire au département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Concordia ; Denis Lafortune, professeur titulaire à l’École de criminologie de l’Université de Montréal ; Michel Landry, chercheur collaborateur à l’Institut universitaire sur les dépendances ; Myriam Laventure, professeure titulaire au département des sciences de la santé communautaire (Programmes de toxicomanie) de l’Université de Sherbrooke ; Alain Lesage, professeur titulaire au département de psychiatrie et d’addictologie de l’Université de Montréal ; Matin Milot, professeur adjoint au département des sciences de la santé communautaire de l’Université de Sherbrooke ; Adèle Morvannou, professeure adjointe au département des sciences de la santé communautaire (Programmes de toxicomanie) de l’Université de Sherbrooke ; Louise Nadeau, professeure émérite au département de psychologie de l’Université de Montréal ; Lilian Negura, professeur titulaire à l’École de service social de l’Université d’Ottawa ; Roisin O’Connor, professeure agrégée au département de psychologie de l’Université Concordia ; Michel Perreault, chercheur régulier à l’Institut universitaire sur les dépendances ; Nicole Perreault, chercheure collaboratrice à l’Institut universitaire sur les dépendances ; Chantal Plourde, professeure titulaire au département de psychoéducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières ; Bastien Quirion, professeur agrégé au département de criminologie de l’Université d’Ottawa ; Annie-Claude Savard, professeure agrégée à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval ; Joël Tremblay, professeur au département de psychoéducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières ; Helen-Maria Vasiliadis, professeure à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke ; Vincent Wagner, chercheur d’établissement à l’Institut universitaire sur les dépendances