Au moment d’écrire ces lignes, nous ne connaissons toujours pas le vainqueur et les résultats pourraient se faire attendre encore quelque temps. Peu importe l’issue de la course, force est de constater que la vague bleue anticipée par certains n’a pas eu lieu.

Philippe Fournier Philippe Fournier
Chargé de recherche sur les Amériques au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

De toute évidence, les boîtes de sondage, qui donnaient en moyenne une avance de plus de 8 % à Joe Biden pour le vote populaire et une avance non négligeable dans plusieurs États-clés, ne seront pas les grandes gagnantes de ce scrutin.

Assez tôt dans la soirée électorale, les espoirs des démocrates de faire des percées en Floride, en Géorgie, au Texas, en Caroline du Nord et en Ohio se sont évanouis, et la carte électorale a commencé à ressembler à celle de 2016. Si on exclut l’Arizona, qui s’annonce très bien pour Biden, l’issue de la présidentielle se jouera dans trois États : le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie.

À la lumière des données dont on disposait, ces résultats peuvent paraître étonnants. Mais Donald Trump a su maintenir un taux d’approbation très stable depuis 2016 et mobiliser sa base à travers des tropes familiers comme la loi et l’ordre, la menace posée par la gauche radicale, l’hostilité des médias à son endroit et une exagération systémique de ses réalisations. Visiblement, sa gestion de la pandémie, largement considérée comme désastreuse et marquée par l’incompétence et le manque chronique d’empathie, ne lui a pas nui outre mesure.

Il y a peut-être lieu de se poser des questions sur le candidat choisi par les démocrates, Joe Biden, qui ne semble pas inspirer l’électorat américain, électorat qui, nous a-t-on dit, cherchait à retrouver un semblant de normalité.

Le style de campagne discret du candidat démocrate Joe Biden, caractérisé par des apparitions publiques clairsemées, fait contraste avec les nombreux rassemblements organisés par Donald Trump, qui témoignent encore et toujours d’un grand enthousiasme pour le candidat.

Au bout du compte, le simple fait que la course soit serrée témoigne d’une mauvaise compréhension ou évaluation des fractures sociales, culturelles et économiques qui traversent le pays. Visiblement, les sondages et les études prétendument scientifiques du comportement électoral ne réussissent pas à traduire l’état d’esprit des électeurs de Trump, qui se sentent aliénés ou dépassés dans le sillage des changements démographiques et des conséquences économiques de la mondialisation.

Dans un autre contexte, les 230 000 Américains emportés par la pandémie, la négation des changements climatiques, l’attisement des tensions raciales et la dégradation du discours public et des institutions politiques auraient mené droit à une défaite pour n’importe quel autre candidat. Mais ce n’est pas le cas de Donald Trump, qui a su obtenir la fidélité et la confiance absolue de ses partisans qui le préfèrent largement à un politicien de carrière. Le vernis anti-establishment de Trump a craqué un peu, mais pas autant qu’on aurait pu le croire.

Cruelle ironie du sort, l’élection pourrait donc se jouer dans les mêmes États qui ont décidé l’élection en 2016. Une victoire de Joe Biden est toujours possible, mais les résultats de Donald Trump sont bien meilleurs qu’attendu. Pour ce qui était considéré comme une élection existentielle, il faudrait s’éveiller au fait que le scrutin est une représentation fidèle de l’identité politique et culturelle américaine, profondément divisée, et qu’on ne saurait se voiler la face sur cette réalité.