Le nationalisme économique est une très mauvaise idée, même en temps de pandémie

Patrick Déry Patrick Déry
Rédacteur et analyste en politiques publiques. Non-partisan.

Dans le film La Matrice, le héros se voit offrir un choix : la pilule rouge pour demeurer dans le réel, et la pilule bleue pour se sauver dans le déni. Avec ses politiques économiques nationalistes, le gouvernement s’apprête à nous faire avaler de coûteuses pilules bleues.

Le premier ministre n’a jamais caché ses préférences pour le made in Québec. La pandémie et les ravages économiques qu’elle a causés lui donnent l’occasion d’avancer dans cette voie. On l’a vu avec le site du Panier bleu, bénin mais d’une utilité limitée, et dont la fréquentation semble s’être déjà essoufflée.

Le véritable danger est cependant quand François Legault et son ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, se mettent à rêver de batteries pour véhicules électriques, de tracteurs intelligents, de baleines volantes (des dirigeables) et de fruits et légumes d’hiver. Le problème n’est pas la valeur d’un projet ou d’un autre, mais que ce soit le gouvernement qui l’évalue et prenne les risques. Avec notre argent.

Pire qu’un singe aveugle

Prédire le type de projet qui connaîtra du succès est un exercice notoirement difficile même pour des investisseurs professionnels. La performance de nos gouvernements, elle, est inférieure à celle d’un singe aveugle qui choisirait ses investissements au lancer de fléchettes.

Autrement dit, historiquement, les rendements de l’État québécois en tant qu’investisseur sont inférieurs au hasard.

Pourquoi ? D’abord parce que la plupart des politiciens, même ceux qui ont baigné dans le monde des affaires, ne sont pas des spécialistes de l’investissement. Ensuite, parce que des considérations politiques – l’humeur populaire, le désir de plaire à des électeurs ou à un groupe de pression, l’influence de lobbyistes – guident les choix politiques. Enfin, parce qu’il y a un problème majeur d’incitations : quand les politiciens (ou des bureaucrates) investissent au nom du gouvernement, ils le font avec notre argent et ne sont redevables qu’une fois tous les quatre ans. Les politiciens s’avèrent donc meilleurs pour compter les votes que pour comptabiliser les risques et le retour sur l’investissement.

On croirait qu’on aurait appris avec le temps, mais les centaines de millions engloutis récemment dans Bombardier et Ciment McInnis (entre autres) montrent que ça n’est pas le cas, les décideurs en place se croyant toujours plus intelligents que leurs prédécesseurs. Ainsi, après avoir dénoncé l’été dernier la perte de 80 millions dans le projet de Nemaska Lithium, qu’il avait qualifié de « patente à gosse », le ministre de l’Économie a décidé d’ajouter 300 millions sur la pile – ou dans le trou. Ça ne s’invente pas.

(Note au ministre et à ses successeurs : quand les investisseurs privés, ici ou ailleurs, ne lèvent pas la main, la lumière – rouge, celle-là – devrait allumer.)

Si le soutien de l’État était un modèle de développement économique, le Québec, qui verse proportionnellement deux fois plus de prêts et de subventions aux entreprises que l’Ontario, serait la locomotive économique du pays.

En réalité, le poids économique du Québec dans le Canada (20 %) est moindre que son poids démographique (23 %).

Quel succès ?

Ce « succès » du modèle économique québécois se reflète dans un niveau de richesse moins élevé : depuis 10 ans, le Québec fait une chaude lutte pour le plus petit revenu disponible par habitant au pays. En 2018, notre province était avant-dernière devant l’Île-du-Prince-Édouard*, dont les ressources naturelles et populationnelles ne peuvent se comparer à celles de notre immense territoire.

De ce point de vue, l’intention du gouvernement caquiste de miser encore plus sur le dirigisme étatique évoque les paroles d’un populiste d’une autre époque : « Nous sommes au bord du gouffre, il est temps de faire un pas en avant » …

Même les prémisses qui pourraient justifier le nationalisme économique font défaut. La souveraineté alimentaire, par exemple : à part une demande impossible à prévoir pour la farine et le papier de toilette, le Québec n’a manqué de rien. Il est facile d’imaginer que la situation aurait été fort différente si on n’avait pu compter que sur nous-mêmes…

Quant à garder le contrôle de nos entreprises, on doit se rappeler que le Québec n’est pas qu’une victime, mais aussi un prédateur sur les marchés de l’investissement. Qui aurait voulu que les élans internationaux des Couche-Tard, Saputo, Cascades et CGI aient été freinés par des politiques nationalistes mal placées ? La joute économique se joue des deux côtés.

Nous sommes généralement plus pauvres, moins instruits et moins productifs que le reste du pays. Le nationalisme économique peut sembler attirant, mais il n’est pas le remède miracle à la sous-performance économique du Québec : arroser de fonds publics des entreprises proches du pouvoir ou favorisées par des lobbyistes va simplement nous coûter cher sans rien régler. La solution est plutôt dans le long terme, dans la réduction du décrochage et dans le rehaussement de la diplomation, et non dans le capitalisme de copinage. Ça demeure vrai même en temps de pandémie.

* CONSULTEZ le Tableau statistique canadien (juillet 2020) de l’Institut de la statistique du Québec