La pandémie a mis en lumière d’immenses lacunes de notre système économique. Elle en a aussi exacerbé l’ampleur ainsi que l’urgence de s’y attaquer.

Luc Vallée et Stéphane Dupuis
Respectivement ex-stratège en chef à Valeurs mobilières Banque Laurentienne et ex-économiste et chef à la Caisse de dépôt et placement du Québec, et économiste et président de DRTP Services-conseils

Par ailleurs, des actions gouvernementales sans précédent, nécessaires jusqu’à ce qu’un vaccin soit largement offert, ont réduit notre marge de manœuvre pour relever les multiples défis déjà devant nous. Malgré un retour prévu à la croissance en 2021, au mieux, l’équilibre budgétaire n’est prévu au Québec qu’en 2024-2025, et à partir d’un niveau de dette/PIB beaucoup plus élevé.

Comme la Banque du Canada l’a aussi observé, la récession a touché plus fortement les femmes, les parents de jeunes enfants, les jeunes travailleurs, les minorités visibles et les Premières Nations ; eux qui occupaient souvent des emplois à temps partiel, mal rémunérés et plus fréquemment éliminés de façon permanente dans les derniers mois.

Cette situation présente le risque réel de nous faire perdre les progrès socioéconomiques des 20 dernières années dans un monde qui a bien changé depuis : la mondialisation a déjà livré ses fruits mûrs et régresse ; la montée des inégalités avive les attentes de justice sociale ; les réseaux sociaux propagent fausses nouvelles et théories complotistes et érodent le tissu social ; le climat géopolitique mondial se détériore.

À cela s’ajoute notre échec jusqu’ici à lutter collectivement contre les changements climatiques, la perte de la biodiversité et, plus généralement, les externalités négatives inhérentes à la production et à la consommation de masse dont l’empreinte écologique est déjà accablante.

L’avantage indéniable de bas taux d’intérêt s’accompagne toutefois du risque que les gouvernements s’endettent sans prioriser les investissements et les projets les plus économiquement et socialement rentables. Avec des ressources limitées, cerner et miser d’abord sur ces projets et renoncer aux autres est ardu, mais essentiel.

Innover et désengorger les goulots d’étranglement

Ne nous berçons pas d’illusions : l’économie va irrémédiablement changer et plusieurs emplois disparaîtront à jamais. Selon le chroniqueur du New York Times Thomas Friedman, nous entrons dans l’ère de création destructrice la plus profonde de notre histoire : « Aucune école, aucune université, aucune usine, aucune entreprise, aucun emploi ne sera épargné. »

Pour s’en sortir, il faudra se réinventer, encourager l’innovation et s’attaquer aux multiples entraves à la croissance.

En pleine récession et malgré le chômage élevé, il y a déjà pénurie de main-d’œuvre dans les secteurs d’avenir. De plus, malgré les liquidités massives injectées par les banques centrales, il y a aussi une pénurie de capitaux pour les entreprises.

Enfin, l’assiette fiscale pour payer la dette post-pandémie s’est également rétrécie. Il faudra l’élargir plutôt qu’augmenter les impôts des entreprises qui innovent et créent des emplois : mettre fin aux paradis fiscaux ; taxer le carbone et tarifer les géants du web qui s’approprient gratuitement nos informations et le contenu qu’ils diffusent.

Pour qu’émerge démocratiquement un consensus viable et socialement acceptable, nos gouvernements et nos institutions publiques devront aussi évoluer à un nouveau rythme et adopter des politiques innovantes.

Par exemple, en offrant aux citoyens plus de flexibilité dans la gestion de leurs soins de santé, leurs fonds de retraite et leur éducation. Des travailleurs qui changent fréquemment d’emploi, voire de profession, requièrent la portabilité des régimes d’assurance santé et de retraite entre employeurs.

Autre exemple : avec l’usage généralisé de l’internet, la baisse du coût du traitement des données et l’accès gratuit à de puissants outils d’apprentissage, nos institutions d’enseignement devraient être les fers de lance d’une démocratisation de la formation. Rendre les citoyens autonomes quant à leur apprentissage transformerait leur motivation de formation permanente en source de gains de productivité pour les entreprises et de sécurité d’emploi pour les travailleurs.

C’est d’une économie capable de réoutiller le réceptionniste d’hôtel en technicien en cybersécurité et l’agent de comptoir aérien en consultant informatique qu’il faut mettre en place. Déjà, plusieurs entreprises ont leur propre campus universitaire visant à fournir les compétences requises d’un avenir immédiat.

Les élites économiques et politiques doivent prendre pleinement conscience que la relance post-COVID-19 appelle à une réelle transformation économique et sociale.

Celle-ci devra se traduire par des investissements publics majeurs en santé et en éducation, dans des projets d’infrastructures publiques et de transition énergétique. Toutefois, ces investissements devront se fonder sur une approche nouvelle et la rentabilité sociale, pas uniquement sur l’injection d’argent frais dans des programmes désuets.

Dans le secteur privé, seules des innovations et des percées technologiques permettront de répondre aux énormes défis. D’où la nécessité d’un environnement d’affaires favorable et de mesures incitant les entreprises à investir et à innover.

Dans le cadre de son budget 2020-2021, le gouvernement du Québec montre la voie en offrant des incitations au développement, à la protection et à la commercialisation des innovations. Par exemple, la « déduction incitative pour la commercialisation des innovations » élargira l’actuelle déduction pour les sociétés innovantes et ainsi le nombre d’entreprises potentiellement admissibles.

Les revenus tirés de la commercialisation de leurs propriétés intellectuelles seront ainsi imposés à un taux d’impôt significativement plus bas que le taux d’impôt de base des sociétés. Dans l’arsenal de transformation économique dont le Québec aura besoin, ce sera un ingrédient important. Mais il reste beaucoup à faire.