Il faut poursuivre nos efforts pour permettre à tous d’avoir droit à des soins de qualité et le droit de mourir dans un contexte humainement acceptable.

Josée Tremblay Josée Tremblay
Travailleuse de la santé

Je m’appelle Josée. Je partage avec vous cette photo qui représente si bien la crise sanitaire que nous traversons actuellement.

À droite, vous voyez Étienne qui tient l’urne de sa grand-mère Gilberte, décédée le 26 avril dernier de la COVID-19. À gauche, vous voyez Félix qui tient l’urne de son grand-père Réal, décédé le 21 juin dernier de la COVID-19.

Nous avons pu tenir leurs funérailles le 12 septembre dernier.

Nos parents avaient 84 ans. Ils étaient un couple inséparable ; ce n’est pas surprenant qu’ils soient morts si près l’un de l’autre.

Mourir à 84 ans, ce n’est pas si terrible quand on y pense, mais mourir dans une société en crise et un système de santé complètement désorganisé, c’est terriblement malheureux, désolant, désastreux.

Notre mère était atteinte de la cruelle maladie de l’oubli qui efface tranquillement tous les souvenirs précieux, même ceux des personnes que l’on a le plus aimés, une maladie qui rend si vulnérable. Prisonnière de son lit, privée de ses proches et des aidants naturels, elle n’a pas reçu les soins de base pendant au moins 10 jours, j’ai bien dit au moins 10 jours… jusqu’à l’arrivée de l’armée et d’âmes généreuses en renfort.

Notre père a développé un problème de santé important durant la période de confinement. Il a dû être hospitalisé. Nous l’avons accueilli en convalescence à la maison, mais malheureusement, pendant l’hospitalisation, il a été contaminé et a contracté la COVID-19. Il a dû être hospitalisé à nouveau ; ma famille et moi avons tous été contaminés à la suite de son passage chez nous. Pendant son hospitalisation, il s’est tranquillement détérioré. Il a vécu très durement ces longues semaines d’isolement loin de ses proches, il s’est senti abandonné, emprisonné. Après plusieurs démarches, deux semaines avant sa mort, nous avons finalement pu recommencer à le visiter et être auprès de lui jusqu’à la fin.

Notre mère était malade depuis 10 ans. Nous avons toujours été très proches d’elle pour l’aider et l’accompagner dans cette épreuve. Notre père était son aidant naturel principal. Avec les années, notre mère a perdu beaucoup d’autonomie. Malgré tous nos efforts, nous avons dû envisager un placement en CHSLD. Nous avons choisi un CHSLD privé ayant une entente de lits publics avec le CIUSSS afin de permettre à nos parents de demeurer près l’un de l’autre.

Ainsi, ils pouvaient demeurer dans le même bâtiment, notre père dans son appartement et notre mère dans sa chambre avec des soins appropriés. Il existe malheureusement très peu d’options pour les couples qui ne veulent pas être séparés lors d’un placement en CHSLD de l’un d’eux. Je me dois d’ailleurs de remercier les propriétaires de cet établissement, car ils sont les seuls à offrir cette option dans la région de Montréal-Laval.

Notre père a consacré la fin de sa vie à aider notre mère. Il passait toutes ses journées avec elle. Pour lui, la défense de ses droits et de ceux de notre mère dans le contexte de la maladie était très importante. Il voulait tant la protéger.

Depuis que notre mère était hébergée en CHSLD, notre père nous parlait constamment du manque de personnel et du salaire insuffisant des préposés aux bénéficiaires.

Il nous disait que ça ne pouvait pas durer, que le gouvernement n’aurait pas le choix un jour d’améliorer les choses, que si ça continuait ainsi, un drame se préparait ! Il avait tristement raison, mais ne se doutait pas qu’il serait aussi intimement happé par ce drame anticipé. Notre père a vécu très durement l’interdiction de revoir sa femme ; le contexte entourant sa mort l’a frappé violemment.

Le défi 28 jours tire à sa fin, mais nous devrons continuer nos efforts collectifs pour permettre à tous d’avoir droit à des soins de qualité, pour permettre à tous de mourir dans un contexte humainement acceptable… ce dont nos parents n’ont malheureusement pas eu accès au printemps dernier.

Nous devons éviter le plus possible d’autres drames et dommages collatéraux auprès de patients atteints d’autres maladies que la COVID-19.

Je suis une travailleuse de la santé témoin de l’effritement du système depuis de nombreuses années. Des changements s’imposent et nous aurons beaucoup à apprendre de cette crise, mais malheureusement, je ne crois pas qu’il sera possible de faire les changements nécessaires à court terme. Il nous faudra plusieurs années pour redresser cette situation.

Il faut se serrer les coudes et continuer nos efforts pour respecter les consignes de la santé publique même si nous sommes fatigués et que c’est difficile.

Malgré toute la bonne volonté du personnel de soins qui y met, j’en suis persuadée, tout son cœur, le système de la santé ne peut pas absorber plus de pression.