La vulnérabilité à la désinformation est une autre pandémie qui menace la santé publique, la sécurité et la démocratie. Elle doit devenir une priorité collective

François Richer François Richer
Neuropsychologue et chercheur, Université du Québec à Montréal

Qu’elles soient amatrices de théories du complot, de correspondants charmeurs, de politiciens démagogues ou du dernier mirage à la mode sur les médias sociaux, les personnes sensibles à la désinformation ou à la manipulation (SDM) sont des victimes parfaites pour les charlatans. Les personnes SDM ont besoin de voir et croire avec leurs lunettes trop roses ou trop noires. Dans les périodes d’incertitude élevée, ces personnes ont soif de réconfort et de réponses simples comme les arguments populistes (ex. : c’est la faute des immigrants) ou les croyances complotistes (ex. : c’est la faute des pouvoirs obscurs). Cette soif favorise la consommation de malbouffe d’information. En plus, elle diminue notre résistance à la mauvaise foi et à la propagande.

Même s’il facilite l’accès à une information valable, l’internet est un buffet infini de ragots, potins et faussetés difficiles à éviter. Pour les personnes SDM, c’est une machine à influence et à propagande potentiellement dangereuse.

Plusieurs études on fait un lien entre la sensibilité à la manipulation et un manque d’esprit critique, précisément un manque d’éducation et d’expérience en évaluation critique. Cultiver le doute et chercher des explications alternatives à celle qu’on veut nous vendre est une habitude qui s’apprend. Se méfier doit même inclure se méfier de ses propres biais cognitifs. « Si c’est dans les médias, ça doit être vrai, non ? » « Si ça vient du gouvernement ou une autorité, ça doit être fiable, non ? »

Cependant, la vulnérabilité à la propagande est plus émotionnelle qu’intellectuelle. Parfois, c’est notre besoin d’affection ou d’appartenance ou notre empathie qui nous rend plus sensibles aux manipulateurs. Un très grand nombre de personnes, même bien éduquées, se font hameçonner sur l’internet par des gentils arnaqueurs qui leur donnent de l’attention.

La crédulité est aussi nourrie par un manque de valorisation. Une personne peu valorisée peut se sentir comprise ou flattée par une communauté qui reconnaît son indignation.

Elle peut en perdre sa perspective, son jugement et son discernement de la validité des informations. Plusieurs personnes influençables se sentent en manque de pouvoir et de fierté. Les inégalités et l’injustice créent de la frustration et des envies de s’identifier à ceux qui prônent des luttes valorisantes comme la défense de la liberté ou autres valeurs « pures », qu’elles soient anti-contraintes, racistes ou djihadistes.

Les prédateurs de la crédulité foisonnent là où le terreau est fertile. Les influenceurs démagogues et les manipulateurs profitent de l’anxiété, de l’insécurité et de la mauvaise humeur. Ils profitent aussi de l’incertitude des informations, comme celle qu’on observe en temps de crise ou dans les domaines moins accessibles (ex. : l’univers politique, la science…).

Priorité collective

La vulnérabilité à la désinformation est une pandémie qui menace la santé publique, la sécurité et la démocratie. Elle doit devenir une priorité collective. On ne peut se fier au filtrage et à l’autocensure très modestes des médias sociaux et on manquera toujours de ressources pour repousser chaque idée fausse et surveiller chaque secte. Il faut plutôt offrir une alternative forte aux propagandistes.

On peut contrer l’épidémie de propagande en inoculant une plus grande partie de la population contre la désinformation.

Des campagnes d’éducation contre la désinformation avec des arguments de résistance présentés par des célébrités coûteraient beaucoup moins cher que les coûts sociaux et les coûts de santé engendrés par les fausses croyances.

Si on l’a fait pour la ceinture de sécurité et pour la cigarette, on peut le faire pour un danger beaucoup plus grand appelé désinformation.

Par ailleurs, on pourrait enseigner très jeune les techniques de manipulation et de mauvaise foi de la propagande, mais aussi les techniques d’autodéfense intellectuelle et la détection des arguments douteux. Il est important de cultiver une saine méfiance et une habitude de se poser des questions. Par ailleurs, il faut contrer les vulnérabilités émotionnelles qui facilitent la crédulité même si les facteurs structurels comme les inégalités et le manque de pouvoir ne sont pas près de se résorber. Les médias et les services de communications officiels doivent développer de meilleures pratiques pour rassurer, inspirer confiance et valoriser les contributions individuelles, surtout quand les crises perdurent et qu’elles se multiplient.

Avec l’avènement des médias sociaux qui peuvent engendrer des mouvements de réforme autant que des fausses rumeurs ou des génocides, il est devenu urgent de mettre la collectivité et ses ressources au service de la vérité et de la cohésion sociale.