La controverse sur l’utilisation du « mot commençant par n » pourra seulement se résoudre par le dialogue

ANDRÉ PRATTE ANDRÉ PRATTE
Directeur à la firme de gestion d’enjeux et de communication stratégique Navigator

Le mot « n***er » est le mot le plus sale et le plus méchant de la langue anglaise. Il n’a pas d’équivalent dans la langue de chez nous.

Le mot « negro », qu’on traduit en français par « nègre », est aussi jugé offensant, mais dans une moindre mesure. Le mot qu’on ne prononce pas, le « mot commençant par n », c’est le premier. C’est le mot de l’esclavage, du mépris raciste, de la ségrégation, de la déshumanisation.

On ne devrait donc pas se surprendre de l’extrême sensibilité des Noirs à l’égard de son usage. À raison, ils veulent pouvoir décider qui peut manipuler cette bombe atomique linguistique et quand. Leur réponse, pour ce qui est des Blancs : jamais.

Il y a trois ans, alors que je siégeais au Sénat, j’ai appris que quel que soit le contexte, on ne se sert pas du mot commençant par n sans faire de dommages. Un comité était en train d’étudier un projet de loi visant à protéger les droits de personnes transgenres. Il était question des mots qu’on pouvait ou ne pouvait pas utiliser pour les nommer. Afin d’illustrer le fait que certains termes faisant partie autrefois du langage courant n’étaient plus acceptables aujourd’hui, j’ai donné l’exemple du mot commençant par n.

Cette remarque m’a valu un reportage à la télévision de la CBC, quelques articles dans la presse écrite, mais surtout les reproches de plusieurs de mes collègues anglophones scandalisés par cet abus de vocabulaire. J’étais consterné. J’avais beau leur expliquer mes intentions, en vain. Je me souviens d’une brève, mais difficile conversation avec la sénatrice noire Wanda Thomas Bernard. Je n’avais tout simplement pas réalisé la puissance destructrice de ce seul mot.

La vive controverse lancée par le cas de la professeure Verushka Lieutenant-Duval m’inquiète beaucoup. Elle m’inquiète parce que plein de commentateurs et surtout des politiciens y ont plongé rageusement sans prendre le soin de s’informer pleinement et sans tenir compte du contexte difficile dans lequel les universités doivent œuvrer.

De toute façon, que vient faire l’Assemblée nationale du Québec, elle si jalouse de ses compétences, dans ce débat qui a cours dans une université ontarienne ? Et le chef du Bloc québécois qui demande l’intervention du premier ministre fédéral dans un champ de juridiction provinciale ? Ouf !

Pour ma part, à la radio de Radio-Canada, j’ai vite pris parti pour la liberté d’enseignement et cloué au pilori le recteur de l’Université d’Ottawa. Trop vite… Je crois toujours que l’Université a fait erreur en suspendant la professeure en question et en lui faisant porter le blâme de l’incident. Je déplore vivement que le recteur, Jacques Frémont, n’ait pas signifié son appui à la professeure Lieutenant-Duval au moment où elle faisait face à une virulente campagne dans les réseaux sociaux.

Cela dit, plus j’y réfléchis, plus j’arrive à la conclusion que le dialogue est la seule solution, et ce, même si je sais très bien que certains jeunes militants sont peu ouverts à la discussion. La controverse actuelle, à coups de déclarations à l’emporte-pièce et d’insultes racistes sur les réseaux sociaux, ne peut qu’aboutir à l’impasse.

Pendant ce temps, l’Université d’Ottawa est laissée seule pour éteindre ce brasier sur lequel souffle l’opinion publique depuis une semaine. Convenons que la tâche n’est pas facile.

La liberté d’enseignement doit absolument être protégée, en premier lieu par les dirigeants des établissements universitaires. Mais aucun droit n’est absolu. Dans l’exercice de la liberté d’enseignement, les professeurs doivent notamment faire preuve de respect envers les opinions et la dignité de leurs étudiants. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il faut les protéger contre les opinions contraires ou inconfortables ; faire sortir les jeunes de leurs ornières est la principale mission de l’université.

Mais cela signifie, entre autres choses, que le professeur ne peut pas décider unilatéralement du caractère blessant ou non de son vocabulaire. Comme l’a fait remarquer le recteur de l’Université de Montréal, Daniel Jutras, les enseignants doivent « être attentifs à l’effet inattendu, parfois insoupçonné, de leur propre discours sur les autres ».

Dans sa deuxième lettre sur le sujet, le recteur Frémont souligne : « Plus il y a des tensions, plus les discours semblent devenir radicalisés et polarisés, moins un dialogue serein permettant de sortir grandi de cette crise peut s’établir. » Comment ne pas être d’accord ?

Interpellé, M. Jutras a hésité avant de prendre position publiquement : « Je m’efforce d’observer, d’écouter, de m’informer, de rassembler les faits, de soupeser les enjeux, de remettre en question mes propres biais et de poser un regard critique et réflexif sur les solutions qu’on me propose. » Combien de twitteurs, de commentateurs (dont moi) et de politiciens se sont livrés au même exercice ?

Il ne s’agit pas de fermer la porte au nez du débat démocratique. Cependant, tout le monde et son frère s’étant exprimés, il serait temps de répondre favorablement à l’« appel au calme » du recteur Frémont. Prenons un peu de recul. Gardons le sens des proportions. Et laissons l’Université d’Ottawa trouver une voie de passage qui à la fois protégera les personnes concernées et respectera leur droit à la liberté d’enseignement et à la dignité.