Au nom de l’islam, il faut condamner sans ambiguïté et inconditionnellement l’odieux attentat contre l’enseignant français Samuel Paty.

Amadou Sadjo Barry
Amadou Sadjo Barry Professeur de philosophie au cégep de Saint-Hyacinthe

En travaillant à propager la déshumanisation de l’autre et le martyre religieux à l’échelle planétaire, le terrorisme qui se revendique de l’islam nous rappelle combien de fois les hommes peuvent être esclaves des passions meurtrières qu’encouragent certaines idéologies.

Ce qui laisse perplexe le citoyen de confession musulmane, toutefois, c’est de voir la défense du prophète et l’islam de manière générale servir de justification pour décapiter un professeur, de constater le rôle que les groupes extrémistes font jouer aux références musulmanes dans leur construction de l’ennemi et dans leur conception binaire et totalitaire du monde.

J’estime que ce n’est pas aux musulmans d’assumer la responsabilité de la charge meurtrière que des terroristes font porter à l’islam. Mais parce que les références musulmanes définissent une partie de l’identité du citoyen de confession musulmane, il y a une responsabilité, au nom de cette part musulmane, de prendre la mesure du mal, le dénoncer ouvertement et surtout entreprendre au nom même de la tradition musulmane une déconstruction religieuse et politique du discours des groupes terroristes.

Pour ce faire, il ne suffira plus de rappeler à l’infini que l’islam est synonyme de paix et d’amour. Car la situation politique et sociale des sociétés à majorité musulmane, la globalisation de la terreur djihadiste et les tensions identitaires que suscite la présence musulmane en Occident ont achevé de jeter un doute sur le potentiel de tolérance de l’islam.

Il faudrait plutôt travailler à une meilleure compréhension du rapport entre les références musulmanes et le discours des groupes islamistes.

Non pas pour dédouaner l’islam, mais pour déterminer si le rapport entre les deux dimensions est de nature causale ou instrumentale ; autrement dit, est-ce le discours normatif et spirituel de l’islam qui porterait en germe l’idéologie terroriste, ou est-ce les groupes terroristes qui, exploitant le ressentiment et cherchant une adhésion plus grande à leur cause, instrumentalisent l’histoire et les références musulmanes à des fins politiques ? L’objectif d’une telle interrogation sera de mettre au jour et, surtout, d’inhiber les formes de dogmatisme et les automatismes de pensées qui engagent dans la voie monstrueuse de l’extrémisme religieux.

Pour atteindre un tel objectif, je pense que l’éducation religieuse qui se pratique au sein des familles, des mosquées et dans les milieux associatifs devrait fournir aux musulmans des outils d’émancipation critique permettant d’entretenir une relation actualisée et saine avec les références musulmanes : l’enseignement religieux ne devrait pas se limiter à faire de bons croyants, mais œuvrer aussi à favoriser une disposition de l’esprit respectueuse de l’humanité dans toute sa diversité et soucieuse de rendre le monde aimable et habitable, pour parler comme Hannah Arendt.

C’est entre autres au moyen de cette pédagogie à l’universel que l’islam pourrait se prémunir contre l’instrumentalisation dont il fait l’objet de la part des tendances extrémistes.

Et contrairement à une opinion bien ancrée, les références musulmanes, étudiées à partir des contextes historiques et culturels de leurs révélations et à la lumière de leur finalité spirituelle, offrent une réserve de sens capable de relever le défi que posent l’élévation à l’universel, le respect de la liberté d’expression et de l’altérité. La question demeurera entière de savoir comment traduire, pour le citoyen de confession musulmane, dans son existence sociale, au sein de l’espace politique, le potentiel humaniste de l’islam.

À ce niveau de réflexion, c’est la dimension proprement politique de l’existence du croyant qui est convoquée. Et parce que celle-ci engage non plus son rapport à Dieu, mais son rapport avec la société dans toute sa pluralité, un islam compris selon ses finalités spirituelles et à la lumière des circonstances du présent inviterait à faire des compromis avec les autres membres de la société afin de garantir la stabilité sociale. C’est qu’il n’y a rien dans l’islam qui exige que l’organisation de l’espace politique se fasse selon les principes normatifs de l’islam, comme vient de le rappeler le philosophe Souleymane Bachir Diagne dans Le Monde*. Le Coran n’est pas un traité politique, parce que sa finalité n’est pas de donner un sens aux rapports sociaux, mais de relier, librement, le cœur du croyant à la transcendance divine. Voilà ce que les extrémistes religieux n’ont jamais voulu comprendre et ne veulent pas comprendre.

*Lisez le texte du philosophe Souleymane Bachir Diagne

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