J’ai fait poser des cèdres chez moi à la fin de l’été. Beaucoup de Québécois ayant fait pareil durant l’été, en août, les cédrières étaient dégarnies. Au nombre dont j’avais besoin, on m’en a donc fourni de différentes hauteurs : 5, 6, 7 et 8 pieds au prix des 5 pieds. Quelle aubaine !

Josée Touchette
Josée Touchette Psychologue

En les regardant ensuite, je me suis demandé comment je les taillerais l’année prochaine. Devrais-je faire de la broderie afin de garder la pleine hauteur de chacun ? Si oui, ce sera long. Je pourrais aussi me contenter de passer le taille-haie et tant pis pour ceux qui dépassent. Les cèdres s’uniformiseraient ainsi autour d’une belle masse compacte, et fini la broderie. Moins compliqué. Mais alors, je perdrai l’avantage d’avoir eu des cèdres plus hauts pour le même prix que les plus petits sans compter que couper ainsi des cèdres qui dépassent de 2-3 pieds va sévèrement les estropier. Dois-je respecter la stature de chacun ou forcer ceux qui dépassent à se fondre dans la masse ?

Mon dilemme avec mes cèdres m’a fait penser aux débats sociaux qui se suivent dans l’actualité. Se suivent et se ressemblent, au fond. Se ressemblent sur le fond, sur ce qui pourrait être en cause chez l’humain où qu’il soit. L’affaire Echaquan a fait resurgir une maltraitance envers les autochtones que plusieurs qualifient de racisme systémique. Je ne veux surtout m’embarquer ici dans un débat sémantique qui nous ferait perdre de vue le fond à mon avis commun à toutes ces situations : culture du viol, Black Lives Matter, homophobie, Québec bashing, droits des handicapés, Rohingya, apartheid, nazisme, etc. La liste pourrait s’étirer longtemps.

Mais de quoi parlons-nous toujours, au final ? De pouvoir, certes, mais aussi du mépris et du rejet de la différence, de ce qui dépasse de la masse. De ce qui dépasse de la haie bien taillée et qui devient le bouc émissaire des frustrations de ceux qui composent cette masse.

Le bouc émissaire qui permet de resserrer les rangs, qui unit la masse contre le porteur fictif d’une faute, d’une tare, d’une différence.

Différence de langue, de religion, de sexe, de couleur de peau, d’origine, de culture. Différence intellectuelle, physique, d’opinion, de croyances. Ah non ! Il ne faut surtout pas de différence ; cela mettrait en péril la cohésion de la masse, notre belle haie de cèdres tout égale ! Cela générerait des remises en question et nécessiterait des ajustements. Autant de vagues agaçantes sur la mer d’huile où nous aimons nous prélasser sur notre matelas gonflable collectif.

Nous regardons de travers les dictateurs qui veulent que tous les habitants de leur pays soient à leur image. Mais sommes-nous ici si différents, collectivement, envers ce qui dépasse de la haie ?

Sur toutes sortes de sujets, le discours officiel a beaucoup évolué, en bien, au fil des générations. Mais les mœurs ancrées dans notre inconscient collectif, dans notre héritage culturel, sont beaucoup plus longues à suivre ce changement. Et elles ne le suivront pas si nous ne les faisons pas remonter à la surface de notre conscience. Nous n’aimons pas le Québec bashing à travers le Canada. Peut-être alors pourrions-nous commencer par nous regarder le nombril, regarder comment nous-mêmes nous nous comportons avec la différence dans nos rangs ?

Lors de mes études en psychologie, un prof nous a un jour démontré, expérience live flagrante à l’appui, que l’inconditionnalité n’existe pas, que c’est un mythe de bien-pensant. Que nous avons tous nos différences, nos conditions de base en tant que personne avant d’être des thérapeutes. Poursuivre le mythe de l’inconditionnalité ne pourrait que nous mener à l’aveuglement sur nos propres jugements de valeur envers nos clients. Car qui croit que l’inconditionnalité existe et constitue le but à atteindre est alors coupable lorsqu’il juge.

Personne n’aime se sentir coupable. Alors on s’aveugle sur soi-même afin de correspondre à ses idéaux. Pourtant, nous ne pouvons pas ne pas être qui nous sommes profondément, incluant la méfiance et l’inconfort archaïque de l’être humain envers la différence. Mais cette méfiance automatique du cerveau a pour but de favoriser la survie de la race humaine, pas de faire en sorte que ses représentants se cannibalisent entre eux.

Mieux valait, disait donc ce prof, accepter d’emblée que nous jugerons l’autre, car alors nous pourrons rester à l’affût, conscients des moments où nous jugeons afin de pouvoir consciemment y pallier.

Où que nous soyons sur Terre, nous, humains, nous jugeons. Nous sommes en grande majorité mal à l’aise avec ce qui déroge, ce qui dépasse, ce qui diffère.

Cela crée en nous une dissonance cognitive, une tension interne, un son discordant dans l’harmonie de notre psyché personnelle. Plutôt que de nier cela, peut-être pourrions-nous l’admettre et plutôt veiller à conscientiser nos réactions collectives envers la différence afin d’y pallier. Car un jour, qui sait, nous pourrions nous-mêmes être porteurs d’une différence et devoir goûter à notre propre médecine.

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