Depuis les sept derniers mois, on observe un Québec qui lentement se casse en deux, mais non plus entre fédéralistes ou souverainistes, ni même entre la droite ou la gauche.

Éric Duhaime Éric Duhaime
Animateur

Affectant les plus intimes replis de notre vie quotidienne, le virus maudit redéfinit l’échiquier politique de fond en comble.

On retrouve désormais ceux qui veulent qu’on accorde une priorité absolue aux mesures sanitaires face à ceux qui réclament qu’il faille aussi tenir compte des libertés individuelles, des droits démocratiques et de l’ensemble des facteurs qui contribuent à notre qualité de vie.

Le 23 août dernier, j’ai coorganisé à Québec une marche familiale contre le port du masque obligatoire à l’école. J’ai été estomaqué de rencontrer de nombreux gens de gauche, notamment des travailleurs de l’industrie culturelle, venus se joindre à nous. Jamais je n’aurais même pensé un jour attirer des militants de Québec solidaire dans mes manifs politiques.

De l’autre côté, jamais je n’aurais pu m’imaginer lire ou entendre des gens que je respecte dans les médias québécois, incluant des amis chroniqueurs dans les quotidiens de Québecor, et être systématiquement contre tout ce qu’ils écrivent et disent, jour après jour, après jour. Et je suis loin d’être un cas unique.

Nos élites politiques et médiatiques sont présentement quasi unanimes à défendre les mesures sanitaires, et même à en redemander. J’aimerais rappeler à mes collègues que nous sommes, ne l’oublions jamais, des privilégiés, particulièrement durant l’actuelle crise. Nous recevons toutes et tous nos pleins salaires et vivons des moments professionnels stimulants où le Québec ne nous a jamais autant porté attention.

La multiplication de la réglementation sanitaire fera néanmoins beaucoup plus de simples citoyens perdants que de politiciens ou de journalistes gagnants.

Un fossé se creuse entre ceux qui s’accommodent somme toute assez bien de la « nouvelle normalité » et ceux pour qui la vie devient de plus en plus misérable.

Tous les jours, le citoyen est bombardé de mauvaises nouvelles. Tous les jours, on restreint ses libertés fondamentales. Tous les jours, on asphyxie un peu plus son espace démocratique. Tous les jours, on lui enlève un peu sa joie de vivre.

Il ne faut pas ensuite se surprendre que de plus en plus de gens ne respectent les consignes sanitaires que par obligation, et non plus par conviction comme au printemps.

Pour faire face à la situation avec lucidité, nous devons prendre la mesure des multiples clivages causés par les mesures sanitaires.

Clivage bien entendu entre ceux dont l’emploi est garanti à vie et ceux dont l’emploi disparaît. Clivage entre grandes entreprises qui profitent dans certains cas de la crise et nos PME locales menacées. Clivage entre les retraités, qui s’accommodent plus facilement du confinement, et les membres de la population active grandement affectés par ces mesures. Entre personnes à risque de contracter le virus et personnes dont le test de dépistage pour le cancer ou dont l’opération élective est reportée. Entre ceux qui habitent des villes lourdement frappées par le virus et ceux des régions pratiquement épargnées. Entre jeunes dont les parents peuvent payer un tuteur privé pour les aider à maintenir le rythme d’apprentissage et jeunes de familles défavorisées.

Le confinement n’a pas la même portée quand on vit dans un bungalow spacieux en banlieue avec un chalet en campagne que lorsqu’on vit avec sa mère monoparentale dans un 4 1/2 de HLM. Clivage au cœur d’une personne de 50 ans qui souhaite que sa mère en CHSLD soit protégée, mais qui constate que son fils en 5e secondaire est déprimé et songe à décrocher.

Au printemps, nous étions tous solidaires devant un virus inconnu. On se disait « ça va bien aller » et on se serrait collectivement les coudes. Aujourd’hui, ça ne va plus bien du tout et on prend conscience de la réalité qui nous frappe.

Pour plusieurs d’entre nous, le temps est venu de passer de l’urgence sanitaire à la prudence sanitaire, ce qui correspond à une sortie de la situation où la peur domine à une situation où nos gouvernants acceptent de gérer le risque sur des bases plus factuelles et scientifiques.

Pour un nombre grandissant de gens, la meilleure approche possible pour lutter contre la COVID-19 est de focaliser sur la santé globale des Québécois, celle physique, certes, mais aussi mentale, économique et sociale.

Voilà la nouvelle opposition au gouvernement Legault : celles et ceux qui croient aux Québécois responsables plutôt qu’au gouvernemaman, qui tente de gérer nos vies et qui menace de faire entrer la police dans nos maisons si nous ne sommes pas « dociles ».

Où est-ce que tout cela nous mènera dans deux ans ? Personne ne sait, mais il paraît déjà clair que l’électorat qui se présentera aux urnes en 2022 ne sera vraiment pas dans le même état d’esprit que celui qui a élu la CAQ en 2018.