Quiconque s’intéresse à l’histoire de Montréal sait l’importance qu’a eue la préservation des espaces sommitaux du mont Royal. L’ouverture des cimetières au milieu du XIXe siècle, la création, un quart de siècle plus tard, du parc éponyme et l’acquisition, en 1894, du sommet de Westmount par l’Université McGill ont en effet permis de doter la métropole d’un poumon vert remarquable.

Gérard Beaudet Gérard Beaudet
Urbaniste émérite, professeur titulaire, École d’urbanisme et d’architecture de paysage, Université de Montréal

Mais cette « consécration » des sommets a également contribué à amplifier un effet montagne déjà perceptible au début du XIXe siècle. L’interdit que concrétisait cette consécration a renforcé l’attractivité de la montagne et favorisé une urbanisation tout aussi remarquable à son périmètre. Les glacis du mont Royal accueilleront en effet durant plusieurs décennies et jusqu’à saturation des implantations prestigieuses que Jean Décarie associait aux quatre S, à savoir les utilisations du sol associées au sacré, à la santé, au savoir et au statut social. C’est pourquoi le mont Royal constitue de nos jours un des paysages urbains les plus emblématiques du Canada.

Les emplacements qui ceinturent le mont Royal suscitent toujours la convoitise, comme l’ont révélé les pressions de réaménagement qui se sont intensifiées à compter des années 1980.

Si l’attribution en 1987 du statut de site du patrimoine à la partie montréalaise des espaces sommitaux, puis celui d’arrondissement historique et naturel à l’ensemble du massif par le gouvernement du Québec en 2005, a permis de calmer le jeu, les enjeux du réaménagement restent entiers, comme l’a malheureusement montré la construction d’un ensemble résidentiel sur le site de la Ferme sous les noyers et comme le montre celui du recyclage en cours à des fins résidentielles de l’ancienne maison-mère des Sœurs des Saints-Noms-de-Jésus-et-de-Marie. La disparition de ces coulées vertes, bien que « privées », permettaient une articulation des espaces sommitaux à la ville dont on n’a malheureusement pas compris l’importance.

Privatisation à la pièce

La création du Centre universitaire de santé de McGill et la fermeture définitive de l’hôpital Royal Victoria en 2015 ont ajouté un nouveau chapitre au dossier de la reconversion des emplacements institutionnels. Si l’acquisition d’une partie du site et des bâtiments par l’Université McGill en vue d’y loger un centre d’enseignement, de recherche et d’innovation semble de prime abord compatible avec la vocation passée et certains attributs du lieu, on peut s’interroger sur la pertinence d’une fragmentation de l’emplacement et de son éventuelle privatisation à la pièce que ce projet laisse entrevoir.

Non seulement une telle approche risque-t-elle d’engendrer des pressions immobilières non souhaitables, mais elle équivaut à se priver d’une occasion unique d’agrandir le parc du Mont-Royal autrement qu’en obligeant la Ville de Montréal à acquérir des terrains à cette fin.

Or, il faut craindre qu’en l’absence d’une reconnaissance explicite de l’opportunité exceptionnelle offerte par la fermeture de l’hôpital, la vente des terrains par le gouvernement québécois se traduise, ici aussi, par une accentuation de la privatisation des abords du parc de mont Royal et par la disparition d’une autre coulée verte.

Dans un contexte où un des défis de la Communauté métropolitaine de Montréal et de la Ville de Montréal est d’augmenter de manière significative la superficie des espaces verts et bleus protégés en tenant compte de la lourde contrainte que constitue le prix souvent exorbitant du foncier, le maintien de certaines propriétés dans le domaine public s’avère une avenue qu’il faut absolument explorer. Il y a là une occasion unique d’adopter une approche innovante de la consolidation des espaces verts. D’autant que plusieurs expériences menées au cours des dernières décennies au Québec et ailleurs ont montré que la création d’espaces protégés et ouverts à la population est compatible avec différentes formes d’utilisation du sol et de formules d’arrimage des modes de propriété du foncier aux occupations.

En accueillant sur le site de l’hôpital des usages, des activités et des aménagements dont l’autorisation serait subordonnée à la reconnaissance formelle d’une accessibilité garantie par le maintien du statut de propriété publique du sol, on contribuerait à enrichir le legs de ceux qui, au XIXe siècle, ont osé faire fi des critiques que toute initiative qui sort des sentiers battus se mérite inévitablement.

Le réaménagement du site du Royal Vic figure sur la liste des initiatives sujettes à l’application des dispositions du projet de loi 66 visant à en accélérer la mise en œuvre. Il serait extrêmement dommage qu’au prétexte d’une relance économique à laquelle il est par ailleurs difficile de ne pas souscrire, on se prive d’une opportunité de faire preuve de créativité et d’innovation quant au statut foncier futur de cet emplacement exceptionnel. Il y a des dossiers pour lesquels prendre son temps n’équivaut pas à perdre du temps. Celui de l’avenir du site de l’hôpital Royal Victoria en est certes un.