L’ex-journaliste Serge Truffaut décrit une Maison-Blanche où scandales, faits alternatifs, bouffonneries et autres gâchis se succèdent sous Donald Trump, le tout sur fond de racisme décomplexé, de conflits d’intérêts et de haine grimpante,

Nous y voici, à Birmingham, Alabama. Faute d’avoir effectué de savants calculs, on ne sait pas s’il y a davantage de verrues urbaines ici qu’ailleurs dans les grandes villes, mais on a eu la nette impression que c’était le cas. Qu’ici il y avait plus, en proportion de la population, de voies rapides, de ponts et de barrières en béton à l’intérieur desquelles on avait « parqué » les déracinés économiques, qui sont majoritairement des Noirs.

Ici et là dans le monde, on connaît cette ville parce que Martin Luther King y organisa des marches de protestation restées célèbres. Si lui et ses collaborateurs de ce qu’on appelait au début des années 1960 le Birmingham Movement choisirent cette ville, c’est qu’elle était la plus ségrégationniste, la plus raciste des villes que l’on retrouve dans les 11 États dits confédérés.

On connaît moins cette ville pour avoir donné l’exemple. Le mauvais, voire le très mauvais.

En effet, après avoir imposé la ségrégation dans les écoles, les transports en commun, les cimetières, les restaurants, etc., le conseil municipal de Birmingham décidait en 1926 de poursuivre cette logique en l’implantant dans… l’espace !

Sur son site Race, Racism and the Law, Vernellia R. Randall, professeure de droit à l’Université de Dayton dans l’Ohio, rappelle que dans le libellé de la proposition adoptée cette année-là par le conseil municipal de cette ville, on peut lire que celle-ci visait à établir « la manifestation de la suprématie blanche dans l’espace ».

Au ras du bitume, c’est le cas de le dire, la décision du conseil se traduisit tout d’abord par le bannissement des Noirs dans les quartiers des Blancs. Ensuite, pour bien renforcer la politique évoquée, on enclava les lieux où les Noirs s’étaient regroupés par des frontières en béton sous diverses formes.

Quarante ans plus tard, après que Lyndon B. Johnson fit voter sa loi sur les droits civiques, certaines villes dirigées par des racistes s’empressèrent d’adopter ce qui a été baptisé le protocole de Birmingham de 1926. Bref, il y eut avalanche de voies rapides, d’aqueducs, de viaducs, etc.

Une fois cela fait, une fois les « nazillons » de la hiérarchisation des races au pouvoir ici et là, on s’est appliqué à ajouter des obstacles à ceux existants. Des obstacles à quoi ? Au droit de vote, à l’accès au partage du pouvoir par des Noirs. En d’autres mots, des gouverneurs, des maires, des sénateurs et des représentants, financés par les Koch, Coors et autres banquiers et brasseurs de l’extrême droite, se sont employés à priver des catégories de personnes de leurs droits fondamentaux.

Si en 2016 des millions de Noirs n’ont pas voté – 7 % de moins qu’en 2012 –, ce n’est pas parce qu’ils étaient devenus totalement indifférents à la politique, mais bel et bien, comme l’explique en détail Carol Anderson, professeure à l’Université Emory à Atlanta, dans son livre One Person, No Vote, parce que « les législatures républicaines et les gouverneurs républicains ont systématiquement bloqué les Noirs des bureaux de vote » par le biais d’un nombre incroyable de tactiques et de vices juridiques.

Dans cette histoire, il faut bien comprendre que la soustraction des votes des Noirs qui a si bien servi Trump en 2016 n’est pas un accident de parcours dans la vie politique du pays, mais bel et bien, n’en déplaise aux commentateurs qui restent pantois devant l’œuvre (sic) de Reagan alors qu’il fut le gouverneur le plus raciste de la Californie, sa principale caractéristique depuis l’adoption du Mississippi Plan en… 1890 !

En fait, on devrait spécifier que le Protocole de Birmingham est la conclusion du premier chapitre de la privation de droits amorcé avec le Mississippi Plan et l’introduction du deuxième, celui qui aujourd’hui a force de loi ici et là.

C’est en effet dans l’État de Muddy Waters et de William Faulkner que fut confectionné le premier mille-feuille de règles visant l’aliénation du droit de vote et qui depuis lors a été copié-collé par une ribambelle d’États.

Histoire de contrer le 15e amendement qui garantit le droit de vote, on a donc fixé la discrimination en la matière au moyen des taxes municipales, d’un test de lecture et de cartes d’identité, notamment.

Dans certains États ou villes, afin de complexifier au maximum le coefficient de difficulté imposé à la personne en âge de voter, on faisait passer un examen constitutionnel. On estimait que si le droit de vote était couvert par la Constitution, l’électeur devait maîtriser tous les arcanes légaux inhérents à la loi fondamentale du pays. S’il échouait à cet examen, alors il était banni des bureaux de vote.

Résultat, dans le Mississippi, avant l’adoption du plan, 70 % des Noirs en âge de voter étaient inscrits sur les listes. Après l’adoption, ils n’étaient plus que 15 %. En Alabama, au début du XXIe siècle, le nombre d’électeurs noirs est passé de 180 000 à 3000 en 3 ans seulement. En fait, pour faire court, en 1940, tenez-vous bien, seulement 3 % des Noirs avaient le droit de voter à la grandeur du pays.

Il faut dire qu’entre-temps, la Cour suprême avait pris une décision propre à réjouir les racistes de tout poil. En 1921, la supreme inequality, pour reprendre le titre d’un essai aussi éclairant que déprimant d’Adam Cohen, décréta que le gouvernement fédéral n’avait aucune autorité sur les élections primaires, les élections internes aux partis. Même si au fil des ans cette décision fut amendée, ou changée, elle devait avoir un impact énorme sur la culture politique des États-Unis en général et la culture électorale en particulier.

Elle devait s’avérer un blanc-seing à tous les excès possibles et imaginables. Par exemple, au Mississippi, lors de certains scrutins, on demandait : combien y a-t-il de bulles dans un savon ? Plus sérieusement, si l’on ose dire, la Cour suprême favorisa un essor marqué de la discrimination que symbolise en particulier Carter Glass, représentant de la Virginie.

Dans son essai, Anderson raconte que lorsqu’un délégué de son État lui demanda dans les années 1930 comment il entendait atteindre sa cible, soit supprimer quatre cinquièmes des Noirs des listes électorales, Glass répondit : « Par fraude ? Non. Par discrimination ? Oui. Discrimination ! C’est précisément ce que nous proposons… discriminer jusqu’à l’extrémité de ce que permet la constitution fédérale en gardant à l’esprit que tout nègre qui peut être rayé doit l’être, histoire de ne pas altérer la force de l’électorat blanc. »

Gouverneur de la Géorgie, si raciste qu’il dirigeait cet État comme un dignitaire du Ku Klux Klan (KKK), Eugene Talmadge introduisit la notion de purge des bureaux de vote. C’est lui qui développa une série de règles propres à réduire le vote des Noirs par le biais de motions. Encore aujourd’hui, ce qu’il a fait dans les années 1930 est repris dans des formes évidemment différentes.

Scott Walker, gouverneur du Wisconsin de 2011 à 2019 et enfant chéri des frères Koch dont l’origine de leur immense fortune (plus de 100 milliards) a pour noms Joseph Staline d’abord et Adolf Hitler ensuite – leur père admirait tellement le Führer qu’il engagea une membre du Parti nazi pour servir de gouvernante à ses enfants –, Walker donc est la personnification contemporaine de ce que Talmadge fut en son temps.

Avant tout, il faut rappeler qu’en 1993, le Congrès adopta le National Voter Registration Act qui permettait, entre autres choses, à l’électeur de s’enregistrer dans les bureaux des permis de conduire et des immatriculations. À noter que ce sont les États, et non le fédéral, qui gèrent le parc automobile, au moyen justement des plaques d’immatriculation. Bien.

Au début de son premier mandat en tant que gouverneur, Walker commençait à faire des purges. Dans les quartiers où les Noirs et les pauvres étaient majoritaires, il ordonnait une réduction des heures d’ouverture des bureaux d’immatriculation. Dans d’autres quartiers, notamment à Milwaukee où sont rassemblés 70 % des Noirs que compte cet État, il commandait carrément la fermeture de bureaux.

À cela, Walker greffait certaines règles administratives propres à ralentir au maximum l’inscription d’un changement d’adresse, etc. On le répète, il procédait à des purges. Ce fils de pasteur éliminait ainsi des dizaines de milliers d’électeurs noirs. Le pire, c’est qu’en 2016, de souligner la prof de l’Université Emory, 33 États imitaient Walker. Les gouverneurs de la « plus meilleure démocratie au monde » purgeaient leurs États. Quelle bande d’enfoirés !

Ainsi, selon les chiffres rapportés par Carol Anderson, en 2016, le nombre de « purgés » en Virginie était de 41 600 ; en Floride, il était de 182 000 ; en Indiana, il était de 481 000 ; en Géorgie, il était de 591 000 ; en Ohio, l’État du vice-président Mike Pence, il était de… 2 000 000 ! En d’autres termes, la volonté de pureté s’est manifestée, à des degrés divers évidemment, à la grandeur du pays.

Derrière ce phénomène nauséabond à tous égards, il y a un homme : Paul Weyrich. Adhérent fervent de la hiérarchisation des races et de plusieurs principes juridiques que les nazis avaient imposés dans les années 1930 pour circonscrire les droits des minorités, dont évidemment ceux des juifs. Politiquement, cet homme, qui quitta l’Église catholique après Vatican II horrifié par l’esprit d’ouverture du pape Jean XXIII, avait pour principe fondamental le suivant : Je ne veux pas que tout le monde vote.

Cofondateur de la Moral Majority avec Jerry Falwell, de la Heritage Foundation, de la Free Congress Foundation et surtout de l’American Legislative Exchange Council, tous financés par les frères Koch et les Coors, ce fils d’immigrants allemands a été la cheville ouvrière de ce mouvement voué à l’aliénation des droits électoraux des « ethniques ».

C’est Weyrich qui, en tant que fondé de pouvoir de l’American Legislative Exchange Council, a conceptualisé et rédigé les règles pour supprimer le droit de vote des Noirs, mais aussi des Latinos et des Asiatiques, et que 33 États ont adoptées ou dont ils se sont inspirés. 33 États !

Que ses idées aient imbibé des élections, que sa volonté de pureté ait eu une influence jusqu’au sein du Parti républicain, que la virulence de son racisme imprime une influence certaine sur la vie politique du pays, cela ne peut susciter que du dégoût. God bless America ! Tu parles !

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

La présidence Trump – Le juge et l’enquêteur

La présidence Trump
Le Juge et l’enquêteur
Serge Truffaut
Éditions Somme toute, octobre 2020
320 pages