Ne vous étonnez pas de voir des sections de tablettes vides lors de votre prochaine visite au supermarché, car le secteur de la transformation alimentaire peine à recruter.

Sylvain Charlebois Sylvain Charlebois
Directeur principal, Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire, Université Dalhousie

Les données sur le marché de l’emploi du mois de septembre, publiées récemment par Statistique Canada, nous rassurent. L’emploi au pays a progressé en septembre, créant ainsi 378 000 emplois, principalement des postes à temps plein. Ce rebond important en septembre a ramené l’emploi à 720 000 près du niveau d’avant la pandémie. Visiblement, avec les enfants de retour à l’école, l’économie reprend son aplomb. Nous sommes loin de la coupe aux lèvres, mais certains signes nous encouragent.

En revanche, le secteur agroalimentaire ne connaît pas cette effervescence retrouvée par les autres. Le secteur agricole embauche beaucoup moins de gens qu’à pareille date l’an dernier. Il y a précisément 17 000 emplois de moins qu’en septembre 2019. Sans aucun doute, le recrutement représente un défi particulièrement difficile, et avec les discussions d’investissement pour des projets d’agriculture à environnement contrôlé créant un enthousiasme collectif et une plus grande autonomie alimentaire partout au pays, cette tendance risque de se poursuivre. Pour une agriculture plus performante et efficace, la technologie fera son œuvre afin de bien contrôler les coûts, pour ensuite aider les consommateurs qui fuient les prix trop élevés au détail. C’est surtout vrai pour le maraîcher, où les prix tendent à fluctuer énormément.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

« Ne soyez donc pas étonnés de voir certaines tablettes vides à l’épicerie, surtout au comptoir des viandes », écrit l’auteur.

D’autres secteurs agonisent aussi. Même si les secteurs de l’hôtellerie et de la restauration ont à nouveau dépassé la barre du million d’employés, ces secteurs emploient tout de même 15,2 % moins de gens qu’en septembre 2019. Cela représente la diminution la plus marquée de tous les secteurs. Avec la deuxième vague de la pandémie qui secoue plusieurs grandes régions, le nombre d’employés pour ces secteurs redescendra sûrement sous la barre du million en octobre. Mais la résilience de ces secteurs si importants pour notre économie impressionne.

Le plus gros problème se vit cependant en transformation alimentaire. Partout au pays, les entreprises peinent à recruter.

Presque 28 000 postes en transformation alimentaire restent vacants au Canada présentement, selon Food and Beverage Canada. Cela représente presque 10 % des postes disponibles dans le secteur et se traduit par 7000 postes non comblés au Québec, selon le Conseil de la transformation alimentaire du Québec. En effet, cette pénurie de main-d’œuvre est pire qu’avant la pandémie. Le manque de personnel force plusieurs employeurs à ralentir la production et à réduire les heures de travail. Certaines usines doivent même fermer des chaînes de production, ce qui explique en partie les sections de tablettes vides dans certains supermarchés et magasins de détail. Les inventaires s’en trouvent particulièrement affectés en région.

Bon salaire, conditions difficiles

Durant une pandémie, peu de scénarios rassurent les gens. Le salaire horaire moyen dans le secteur se situe autour de 23 $ l’heure, ce qui est nettement supérieur au salaire minimum, mais certains secteurs comme celui de la transformation animalière offrent des conditions de travail difficiles.

Durant la première vague de la COVID-19, plusieurs usines de transformation et de distribution alimentaires ont été mises à dure épreuve par une couverture médiatique fracassante.

Pour une campagne de recrutement en pleine pandémie, avouons que ce n’était pas le meilleur message à véhiculer. Pas surprenant que les gens fuient les usines !

De plus, avec la fin du programme de la Prestation canadienne d’urgence (PCU) et la bonification du régime d’assurance-emploi, il devient encore plus difficile d’encourager certaines personnes à revoir leur plan de carrière à très court terme. Peu surprenant de constater que des centaines de gens, aptes au travail, choisissent de demeurer à la maison en attendant que les semaines d’admissibilité au programme s’écoulent. Une catastrophe pour le secteur. Une transformation anémique signifie donc que certains produits pourraient tomber en rupture de stock. Ne soyez donc pas étonnés de voir certaines tablettes vides à l’épicerie, surtout au comptoir des viandes. Et la situation pourrait s’aggraver.

Augmenter les salaires afin de rendre les emplois du secteur plus attrayants constitue évidemment une option, au risque de faire augmenter le prix des aliments. Mais il faudra surtout trouver des moyens pour encourager les gens à considérer le secteur comme une option de carrière intéressante, avec ou sans pandémie. Malgré les bonnes intentions d’Ottawa de vouloir garder les gens à la maison, la PCU et le nouveau programme d’assurance-emploi ont nui à l’industrie. La pire chose à faire consiste à présenter des programmes qui minent les efforts de notre filière agroalimentaire, surtout pour le recrutement. Les gens ont peur, et les différents gouvernements doivent offrir des mesures incitatives pour les gens à la recherche d’un emploi. Le secteur a un besoin criant de personnel. Sans quoi, la pénurie de main-d’œuvre a le potentiel de devenir un véritable cauchemar d’insécurité alimentaire.