Il y a peu de temps, on estimait déjà que plus de 250 000 Québécois ne pouvaient avoir accès à des services de psychothérapie faute de moyens financiers.

Martin Drapeau Martin Drapeau
Psychologue, chercheur et professeur titulaire en psychologie du counseling et en psychiatrie à l'Université McGill, et 17 autres professeurs et chercheurs universitaires signataires*

La pandémie a nettement compliqué la situation. Selon l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), dès les premiers mois de la pandémie, 12 % des Québécois présentaient un niveau de détresse psychologique élevé, atteignant 30 % chez les jeunes âgés de 18 à 24 ans. Avec la pandémie, il y aurait aussi eu une augmentation des intentions et des cas avérés de suicides et de morts par opioïdes.

Pour toute solution, la personne en détresse et sans assurance privée ou aux moyens limités ne trouve au Québec que deux choix : la médication, déjà très largement prescrite mais ayant connu une augmentation comme l’indique la hausse de 20 % des réclamations pour les antidépresseurs chez les assureurs privés depuis le début de la pandémie, ou la liste d’attente pour recevoir des services dans le système public, déjà débordé et avec une attente allant de plusieurs mois à deux ans.

Et pourtant, une piste de solution rigoureuse et éprouvée est devant nos yeux.

L’efficacité de la psychothérapie a maintes fois été démontrée. Ce traitement se veut aussi efficace à court et à moyen terme que la médication pour les troubles anxiodépressifs, et souvent plus efficace que la médication à long terme, et ce, à coût moindre et sans effet secondaire.

De plus, 75 % des patients préféreraient recevoir une psychothérapie plutôt que de la médication.

Pourquoi, alors, ne pas assurer un accès universel à la psychothérapie, d’autant plus que, selon des études menées au Québec, chaque dollar investi en des services de psychothérapie assurés par l’État rapporte deux dollars en bénéfices ? En Angleterre, le programme Improving Access to Psychological Therapies, lequel permet un accès universel à la psychothérapie, a un coût net de zéro. Les conclusions des études sont claires : l’accès accru à la psychothérapie, financé à même le système public, est rentable économiquement. La question ne devrait plus être de savoir si le Québec devrait assumer le coût des services de psychothérapie, mais plutôt comment.

Le 8 octobre dernier, la cheffe de l’opposition officielle, Dominique Anglade, a remis la question sur la table, se disant favorable à un accès public universel à la psychothérapie. Il s’agirait donc de mettre de l’avant un programme plus large, efficace et accessible que le programme précédemment annoncé en 2017.

Mais pour que ce nouveau programme atteigne les objectifs visés, il ne pourra pas se limiter au système de santé public ; il devra aussi s’appuyer sur les psychologues en cabinet privé, le Québec comptant sur son territoire près de la moitié de tous les psychologues du Canada et ayant le nombre de psychologues le plus élevé par habitant au Canada.

Pour assurer l’adhésion des cliniciens au programme, le coût des séances devrait être remboursé en large partie et permettre aux cliniciens de facturer la différence entre leur tarif habituel et le montant remboursé par l’État, comme le permettent déjà certains organismes gouvernementaux québécois. Cela ferait en sorte que les cliniciens se joindraient plus nombreux au programme, que le coût pour l’État serait moindre et, contrairement à ce que l’on pourrait penser, cela ne réduirait pas l’accès.

Il devra aussi être flexible. Même si un nombre maximal de séances est fixé, il devra y avoir possibilité d’aller au-delà de ce nombre lorsqu’indiqué. Cesser un traitement psychothérapique avant terme est néfaste, tout comme ce l’est pour une chimiothérapie. On ne devrait pas par ailleurs s’inquiéter quant aux abus : les patients recevant une psychothérapie ne le font pas par plaisir et sans bonne raison. L’expérience en Australie et au Royaume-Uni, où la psychothérapie est assurée par l’État, démontre qu’en moyenne, les traitements ne prennent que 6 ou 7 séances.

L’accès devra aussi être facilité. Comme l’ont démontré des études menées au Royaume-Uni, les populations défavorisées sont les premières à en souffrir lorsque l’accès est compliqué.

Ainsi, exiger une référence médicale serait contraire aux buts visés ; l’autoréférence doit être aussi possible. Cependant, pour que le traitement soit initié, il devrait y avoir un diagnostic médical ou une évaluation formelle de trouble mental par un professionnel habilité tel que défini par la loi. Il faudra par ailleurs établir des mécanismes de communication entre les médecins de famille et les psychologues, et ce, dans une perspective de soins interdisciplinaires, démontrés plus efficaces que des traitements en vase clos. Et enfin, le programme devrait miser sur des soins par étapes, allant de soins de plus faible intensité et moins coûteux (tels les autosoins en ligne) jusqu’à des psychothérapies de haute intensité.

Il est temps de corriger l’importante iniquité qui existe pour les personnes en détresse qui n’ont ni assurance ni les moyens financiers qui leur permettraient d’avoir accès aux services psychologiques. Nous n’avons tout simplement plus les moyens d’en payer les conséquences.

* Cosignataires : Karen Cohen, psychologue et cheffe de la direction à la Société canadienne de psychologie ; Luc Granger, psychologue et professeur émérite au département de psychologie de l’Université de Montréal ; Janel Gauthier, psychologue et professeur émérite à l’École de psychologie de l’Université Laval ; Conrad Lecomte, psychologue et professeur émérite au département de psychologie de l’Université de Montréal ; Michelle McKerral, psychologue et directrice du département de psychologie de l’Université de Montréal ; Yves Lacouture, psychologue et directeur de l’École de psychologie de l’Université Laval ; Marc-Simon Drouin, psychologue et directeur du département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal ; Paul Samuel Greenman, psychologue et directeur du département de psychologie de l’Université du Québec en Outaouais ; Pasquale Roberge, psychologue, chercheuse et professeure au Département de médecine de famille et de médecine d’urgence de l’Université de Sherbrooke ; Martin D. Provencher, psychologue, chercheur et professeur titulaire à l’École de psychologie de l’Université Laval ; Josée Savard, psychologue et professeure titulaire à l’École de psychologie de l’Université Laval et chercheuse au Centre de recherche du CHU de Québec ; Ghassan El-Baalbaki, psychologue chercheur, professeur et directeur adjoint du département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal ; Helen-Maria Vasiliadis, professeure titulaire à la faculté de médecine et sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke et chercheuse au Centre de recherche Charles-Le Moyne ; Geneviève Belleville, psychologue et professeure titulaire à l’École de psychologie de l’Université Laval ; Guillaume Foldes-Busque, psychologue et professeur à l’École de psychologie de l’Université Laval ; Isabelle Denis, psychologue et professeure à l’École de psychologie de l’Université Laval ; Jean-Pierre Houle, psychologue en cabinet privé