Pour de nombreux Québécois, Pierre Laporte n’appert être que la victime de ses ravisseurs felquistes. Dans le cadre du 50e anniversaire de la crise d’Octobre, quelques très rares mentions de l’homme ressortent, de la part principalement des membres de sa famille. Ils nous rappellent essentiellement que l’oncle et le père n’y jouent qu’un rôle secondaire de victime qui serait même responsable de sa propre mort… Le monde à l’envers ! C’est cette même absence historique du personnage qui piqua ma curiosité en 2006, ce qui a mené à la publication d’un livre en 2012.

Jean-Charles Panneton Jean-Charles Panneton
Historien et auteur d'une biographie de Pierre Laporte (Septentrion, 2012)

Évoquer le parcours journalistique de Pierre Laporte, c’est plonger au cœur des années 1950, où il pratiquait, en véritable pionnier, un journalisme d’enquête au Devoir. Aux côtés de Gérard Filion et André Laurendeau, il formait un trio qui n’avait de cesse de traquer les abus et les contradictions du gouvernement Duplessis. À titre de correspondant parlementaire, Laporte rapportait les faits, mais il se lançait aussi dans de percutantes analyses. Parmi les journalistes en place à Québec, il était une voix discordante à une époque où les médias se voyaient trop souvent muselés, et il faisait face avec courage aux foudres du premier ministre.

Les résultats de ces enquêtes sont retentissants et la plus célèbre débouchera sur le scandale du gaz naturel qui allait sérieusement ébranler le gouvernement unioniste.

À l’instar de certains collègues du Devoir, il pratique un journalisme de combat et s’engage contre la corruption non seulement à l’échelle provinciale, mais également municipale, notamment à Montréal en militant dans le Comité de moralité publique, ancêtre de la Ligue d’action civique. Laporte se lancera d’ailleurs en politique municipale aux côtés de Jean Drapeau en 1957, mais il sera défait.

Progressiste, nationaliste

En 1961, il se joint à l’équipe libérale et se fait élire député de Chambly. Aux côtés de Jean Lesage, Georges-Émile Lapalme, René Lévesque et Paul Gérin-Lajoie, il fait partie de l’aile progressiste et nationaliste du conseil des ministres, celle qui allait lancer de vastes réformes pour faire de l’État du Québec un véritable outil collectif visant l’épanouissement des Canadiens français.

Comme ministre des Affaires municipales, il lancera avec plus ou moins de succès un programme de regroupement des municipalités, ce qui donnera tout de même naissance à la Ville de Laval. Aux Affaires culturelles, il réussira à développer ce ministère naissant sans toutefois faire avancer sa notion de primauté de la langue française puisqu’il est confronté à la ferme position bilinguiste de son premier ministre. Ce vaste projet de politique linguistique et culturelle sera repris 10 ans plus tard par l’un de ses successeurs, Jean-Paul L’Allier. À l’Assemblée nationale, il est leader du gouvernement, et tous, alliés comme adversaires, lui reconnaissent un talent d’orateur et une fine connaissance des règlements.

À la suite de la démission de Jean Lesage en 1969, Laporte a décidé de se lancer dans la course à la direction du PLQ. Appuyé par de nombreux députés, Laporte se croit en mesure de l’emporter. Mais les jeux sont déjà faits. Le choix de Jean Lesage et de l’establishment du parti s’est porté sur Robert Bourassa. Pour l’aile fédérale, il n’est pas question de laisser ce candidat trop nationaliste devenir le leader du PLQ, même si celui-ci est un farouche opposant aux indépendantistes. Malgré de nombreuses embûches, Laporte n’abandonnera pas, mais arrivera bon troisième, derrière Robert Bourassa et Claude Wagner. Beau joueur, il accepte de se rallier à son nouveau chef.

Le 6 juillet 1973, l’opposition péquiste soulève la présumée affaire Laporte en Chambre si bien que le premier ministre du Québec ordonne à la Commission de police du Québec de faire toute la lumière. Après sept mois d’enquête, 99 séances et 37 témoins entendus, la commission, formée de trois juges, conclut qu’il n’y avait pas de liens entre Pierre Laporte et des membres de la mafia montréalaise.

Malgré tout, il semble toujours opportun pour quelques personnes de s’acharner sur l’intégrité de ce ministre et député assassiné alors que d’autres semblent vouloir instrumentaliser sa mort au point de le décrire comme une victime responsable de son sort.

Dans les deux cas, l’objectif n’est-il pas d’en faire un personnage secondaire vidé de toute substance, ce qui aurait pour effet d’amoindrir l’importance de sa disparition ? Dans les faits, l’assassinat d’un personnage légitimement élu constitue une attaque directe et frontale contre la démocratie québécoise.

Ce pionnier du journalisme d’enquête et révolutionnaire tranquille, qui s’inscrit dans la mouvance nationaliste et réformiste des années 1950 à 1970, aimait profondément le Québec et il n’a ménagé aucun effort, pendant plus de 30 ans, pour contribuer à son épanouissement. Il est plus que temps qu’il retrouve sa juste place dans notre histoire contemporaine.