Dans le but de protéger l’identité des enfants, nous avons accepté, exceptionnellement, de publier ce témoignage à titre anonyme.

C’est presque rendu une histoire classique. À vous glacer le sang, mais tout de même de plus en plus redondante, habituelle, typique.

Ça revient chaque mois. Un père – parfois la mère, mais beaucoup moins souvent – s’en prend à ses enfants, les tue dans un excès de rage inexplicable. Geste impardonnable qui prend racine dans un profond trouble dont le détonateur a été un conflit de séparation.

Tout le monde s’indigne et cherche un coupable. La Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) est montrée du doigt. Pourtant, prévenir le prévisible est impossible. Notre système n’est pas fait pour empêcher quelque chose d’aussi tragique que le meurtre d’un enfant par son parent. Et ce n’est pas la faute de la DPJ. C’est beaucoup plus profond.

J’ai été 12 ans en couple avec un homme qui a développé des troubles de santé mentale importants. Les diagnostics sont arrivés tard dans sa vie. Assez tard pour qu’on ait eu trois enfants ensemble. Bipolarité, trouble de personnalité limite, troubles anxieux, TDAH et troubles dépressifs ont mis notre couple à rude épreuve durant plusieurs années.

Pour protéger mes enfants de ce climat toxique, j’ai souvent tenté de rompre alors qu’il ne voulait pas. Or, les menaces de suicide et d’homicide envers nos enfants freinaient mes élans.

C’était en 2011, durant le procès de Guy Turcotte. Plus j’en apprenais sur cette affaire, plus je reconnaissais que Turcotte avait possiblement juste une longueur d’avance sur mon conjoint, qui risquait aussi de passer à l’acte en cas de rupture.

J’étais convaincue que le père de mes enfants représentait un risque pour leur survie. Tu expliques ça comment à la DPJ, à la police ou à qui que ce soit que tes 12 ans de vie commune avec cet homme te permettent de croire qu’il y a un risque sérieux de dérapage irréparable ?

Même si les ex de Martin Carpentier, d’Ugo Fredette, de Guy Turcotte et de Jonathan Pomares avaient eu le sentiment que l’irréparable allait se produire, qu’est-ce qu’elles auraient pu faire pour prévenir le passage à l’acte ? Garder les enfants avec elles ? Combien de temps ? Alerter la DPJ ? La police ? Et dire quoi ? « Je suis convaincue ou j’ai des craintes sérieuses pour la vie de mes enfants » ?

Ensuite, quoi ? On empêche les enfants de voir le parent pendant combien de temps ? Au nom de quoi ? D’un risque perçu par l’autre parent ? Encore faudra-t-il que le parent qui exprime ses craintes soit pris au sérieux. Même si on le prend au sérieux, combien de temps la police, la DPJ ou qui que ce soit peut empêcher le contact entre un parent et son enfant sur la seule base que le risque est sérieusement perçu par l’autre parent ?

Vous croyez que notre système a ce qu’il faut pour dire à un cardiologue qui n’a aucun antécédent judiciaire ni de violence qu’il ne pourra pas voir ses enfants tant que sa colère ne sera pas guérie, parce que son ex craint qu’il ait un potentiel de dangerosité ?

Et si le parent nie ses intentions ? S’il nie ses troubles de santé mentale ? S’il prétend que l’autre parent invente tout pour l’empêcher d’avoir accès à ses enfants ? En contexte de conflit de séparation, les craintes évoquées par un parent ne sauront suffire à elles seules à entreprendre une démarche de protection sérieuse et durable.

Ça prend combien de temps à un parent pour dissiper la rage qu’il a au cœur à la suite d’une séparation douloureuse ? Combien de temps avant que les idées de vengeance disparaissent ?

J’ai fini par me séparer en 2013 après deux longues années à aborder régulièrement l’avenue de la séparation. Même avec toute cette préparation, ce fut catastrophique. Des moments de grande inquiétude, de grande angoisse, beaucoup de gestion de crise et de tentatives de l’inciter à consulter et à suivre les traitements appropriés.

Les années qui ont suivi la séparation ont été au rythme de ses cycles de suivis psychiatriques : rechutes, essais de nouveaux médicaments, arrêt des traitements, reprise d’un suivi, abandon de médication, up, down, up, down. Pour préserver le lien entre mes enfants et leur père, pour préserver son image, sa carrière, son dossier judiciaire vierge, sa réputation, j’ai sacrifié beaucoup.

Il n’y a pas eu d’autres menaces d’homicide depuis 2011, mais des menaces d’homicide envers tes enfants, tu n’oublies pas ça. Ça te ronge le vendredi soir quand tu vois partir tes petits avec celui qui vient de t’envoyer un courriel dans lequel il t’écrit que « tes démarches au tribunal pour obtenir une pension alimentaire pour les enfants vont engendrer une situation que tu ne peux même pas imaginer et qui ne fera pas ton affaire ».

Pendant les sept dernières années, j’ai reçu d’autres types de menaces. Des menaces de partir à l’autre bout du monde en abandonnant ses enfants, des menaces de disparaître, des menaces de m’enlever la garde, des menaces d’arrêter de travailler pour ne plus rien payer pour les enfants, des menaces de les changer d’école… Bref, beaucoup de signes qui démontrent que la rage est toujours là, présente. Parfois dormante, parfois rugissante.

L’an dernier, il a fait à notre fille aînée exactement ce que le policier a fait à George Floyd, quelques minutes de moins, ce qui fait qu’elle n’est pas morte. Elle est marquée psychologiquement à vie. Quand je suis arrivée sur place quelques minutes après l’évènement, j’ai engueulé son père et l’ai menacé de faire une plainte à la police. J’y ai réfléchi longuement. Je me sentais en dilemme moral important. Pour préserver ses liens avec mes deux plus jeunes fils, pour préserver son image, sa carrière, je n’ai rien fait.

Ma fille ne veut plus le voir depuis. Pour expliquer cela, il m’accuse d’aliénation parentale.

À la suite de mes récentes démarches judiciaires de demande de fixation de pension alimentaire pour les enfants, après sept ans où j’essayais d’y arriver à l’amiable, sa rage a pris une ampleur démesurée.

Courriels de rage, de mépris, de rancœur, de colère, des discours incohérents qui laissent croire que l’instabilité est à son apogée. Je lui refuse deux fins de semaine de ses droits d’accès tellement j’ai peur pour nos enfants. Je le vois dans ses yeux, il est complètement déconnecté de la réalité. Mon avocate me lâche parce qu’elle refuse de représenter une mère qui ne respecte pas les conditions de l’ordonnance intérimaire. Je ne veux pas faire d’outrage au tribunal, mais je veux encore moins avoir la mort de mes garçons sur la conscience parce que j’ai senti que ça n’allait pas, mais que j’ai préféré respecter les droits d’accès prévus dans l’ordonnance.

Situation actuelle : après avoir essayé d’obtenir une garde partagée (qu’il n’a jamais voulu dans les sept dernières années), il a finalement décidé d’arrêter de travailler au Canada, de cesser toutes ses activités commerciales au Canada et de vendre tous ses actifs. Il est parti vivre à l’étranger en prenant soin d’investir ses actifs à l’étranger. Il ne participe plus du tout financièrement ni d’aucune manière à l’éducation et aux soins de nos enfants. Il est parti depuis trois mois et n’a pas annoncé de date de retour.

Je sens mes enfants plus en sécurité que jamais parce qu’ils sont avec moi tout le temps maintenant. Jusqu’à ce que revienne leur père avec je ne sais quelle idée en tête et surtout quel état d’esprit.

Enfin, si je reprends les procédures judiciaires inachevées en raison de la pandémie, quelle réaction devrais-je anticiper ? Quand on sait que l’argent est un puissant déclencheur de son instabilité émotionnelle, choisir de retourner au tribunal pour terminer les procédures est en quelque sorte se replacer sur la corde raide en jouant à la roulette russe.

Et abandonner les procédures, c’est choisir de priver mes enfants d’une contribution qui ferait une différence dans leur vie. Mais je les préfère vivants, mes enfants.

Maintenant, dites-moi, on les prévient comment, les prochains meurtres d’enfants par leur parent ?