Bon… par où commencer ? En ce mois d’automne covidien doublé du 50e de la crise d’Octobre, je suis clairement et plus que jamais fille de, sœur de.

Marie-Ange Cossette-Trudel Marie-Ange Cossette-Trudel
Professeure de philosophie au cégep Montmorency

Je suis fille de Louise Lanctôt et Jacques Cossette-Trudel, ex-felquistes ayant participé à l’enlèvement de James Richard Cross en 1970. Et je suis sœur d’Alexis Cossette-Trudel, l’une des figures de proue du mouvement antimasques reconnu pour ses positions complotistes.

Ça, c’est dit. Quoi ajouter de plus ? Je me le demande chaque minute depuis des semaines. Je reste stoïque et silencieuse. Ce n’est pas mon heure, ce n’est pas encore mon « temps » de parole que je me dis…

Mais je vois/lis la pitié et l’étonnement partout. Je vous comprends.

Je vois/lis les questionnements sur ce que Freud aurait pu penser de tout ça. Je vous comprends.

Je vous rassure, je vais bien.

Ma famille est scrutée de toute part depuis des lustres, mais encore plus ces derniers temps. Elle fascine. Les gens veulent savoir, connaître, comprendre.

Pourtant, sommes-nous la première famille à avoir créé des clashs générationnels ? Je ne pense pas. Mon grand-père Gérard était fasciste, certes. Mais sa femme, ma grand-mère Blanche, était une femme avec la plus grande bienveillance qui soit, d’une sensibilité rare (et pas uniquement parce que son bon Dieu le lui dictait). Ils ont eu 10 enfants. Chacun et chacune a connu une trajectoire différente. De ces 10 enfants, nous sommes 20 petits-enfants. De ces 20, il y en a 25 de plus pour l’instant…

Bref, un Québec au complet. Métissé, LGBTQ2+, de gauche, de droite. Nos partys de noël, vous vous demandez ? Comme dans chaque famille… on parle avec le mononcle/matante et cousin/cousine avec qui on a le plus d’affinités. Oui, par moment on chantait Bella ciao pour énerver le grand-père, mais il demeurait silencieux, car il savait qu’il avait perdu la bataille et que la révolte de ses enfants l’avait emportée. Le monde ne serait pas celui qu’il aurait souhaité.

Mon grand-père paternel, lui, était l’un des bras droits de Trudeau père dans le secteur de l’énergie. La table était mise des deux côtés !

Bref, une grande famille pleine de contradictions comme bien d’autres, à la seule différence que la mienne s’inscrit dans la trame narrative collective (jusqu’aux manuels scolaires…). Mais c’est ma vie, et la seule que je connaisse, par ailleurs.

Avec les miens, je suis en désaccord à plusieurs niveaux : idéologiques, sociaux et politiques. Toutefois, au risque de me répéter, comme beaucoup d’autres familles. C’est plein d’amour. Je suis choyée. J’ai une mère « ours », une vraie, dans le sens le plus noble du terme. J’ai des sœurs qui me rendent fière et me font me sentir aimée. J’ai une cousine alliée, grande complice, qui a vécu l’exil avec moi. J’ai un père qui me touche par la poésie qu’il porte en lui. J’ai deux filles qui m’inspirent et me connectent avec ce qu’il y a de plus beau dans la jeunesse. Et je suis amoureuse.

L’éléphant dans la pièce

Oui, je sais, il y a l’éléphant dans la pièce… celui-là. Ici, il n’est plus simplement question de désaccord ni de malaise, c’est un désastre à tous points de vue pour moi. Une grande, grande tristesse. Une honte aussi. Malgré tout mon amour, ma patience, mon écoute, ma ruse, je n’aurai pas réussi à le raisonner. C’est rendu trop gros pour moi, trop dangereux. Il est brillant, terriblement brillant. Il est fin stratège, il calcule tout, anticipe tout. J’aimerais être aussi optimiste que ma mère qui disait en entrevue qu’elle espérait qu’il se « déprogramme » (tout comme elle avait réussi à se libérer des idéologies qui dominaient jadis sa vie). Mais je crois qu’il se nourrit des crédules, tel un vampire. Il jubile.

Mon frère et moi, nous avons tous les deux une maîtrise en science politique… De plus, il a un doctorat en science religieuse, et moi en philosophie. Les mêmes parents et pratiquement le même parcours scolaire. Mêmes grands-parents, même naissance en exil, même enfance…

En ce sens, sur les réseaux sociaux, plusieurs se demandent comment on peut être si différents lui et moi : que s’est-il passé ? Rien, en fait. Tout en fait.

La seule réponse qui semble avoir un certain sens pour moi est celle-ci : depuis toujours, je désire réenchanter ce monde, lui désire lui faire la guerre. Rien et tout, voilà. Lâchons Freud et la génétique, regardons plutôt du côté de Nietzsche…

Depuis des jours, je vois des fragments de ma vie surgir un peu partout de manière intempestive. Mon privé est public. Je découvre des images inédites de moi à 3 ans sur des chaînes télévisées, des débats à mon sujet sur Facebook, des articles de journaux, des appels de journalistes ici et là. Je n’ai rien dit, je suis tétanisée. Ce n’est pas mon heure, ce n’est pas encore mon « temps » de parole que je me dis… Pourtant, ça fait longtemps que ça trotte.

À l’époque, j’avais trouvé dans un placard chez mon père une coupure de journal qui relatait une tentative d’enlèvement envers mon frère et moi lorsque nous habitions en France. J’avais eu le vertige. Je venais de comprendre la big picture. C’était la une. Le début d’une prise de conscience. Je me voyais, toute petite. À ce moment précis, j’ai pleuré mon enfance pendant des heures. Je n’étais qu’une petite fille, mais j’avais déjà un bagage qui transcende ma personne.

Ces temps-ci, je suis à nouveau cette petite fille qui est descendue de l’avion en 1978 pour voir ses parents partir en prison. Impuissante, mais prête à affronter ce qui se dressait devant moi. Souriante, candide. J’étais outillée, car je porte en moi l’affirmation de la vie, cet élan vital.

Elle, c’est moi. Et ce « moi » s’écrit nécessairement au nous. Je suis collectivement moi. Je suis collective surtout. Au final, je crois que c’est principalement ce message que j’avais envie d’écrire. Et pour celles et ceux à qui ça fait écho : ce nous, c’est l’hospitalité ; mon utopie.