Donald Trump, malade de la COVID-19, se pavane dans sa voiture blindée en compagnie de ses gardes du corps, sans aucun scrupule : dans ce coffre-fort où l’air est entièrement recyclé pour parer une attaque chimique, le président des États-Unis est presque assuré de contaminer ceux responsables de le protéger.

Martine Delvaux Martine Delvaux
Écrivaine et professeure

S’il y a une incarnation forte de la masculinité toxique, en ce moment, c’est bien celle-là. Le président-intimidateur qui empêche de parler celui avec qui il débat. Le président-paon qui fait la roue avec sa queue, question de bien leurrer ses partisans en leur donnant l’impression qu’il est plus fort que tout. Trump me donne mal au cœur, et il me fait extrêmement peur. Après avoir visionné la télésérie The Comey Rule sur la manière dont Trump, nouvellement élu, a mis à mal le travail du FBI, allant jusqu’à renvoyer son directeur qui refusait l’ingérence de la Maison-Blanche, j’ai eu l’impression d’une parfaite impuissance. Contre cet homme-là, et ses acolytes du même acabit, on ne peut rien.

Je l’avoue : quand on a annoncé que Trump était contaminé et malade du coronavirus, j’ai espéré qu’il en meure. Entre l’éventualité d’une crise sociopolitique à la suite de son décès et la crise assurée s’il est réélu, je choisis celle où il n’existe plus. Parce que oui, je le hais. Je hais Trump, et c’est cette haine que je veux essayer de penser.

La haine qui fait partie de nos vies, la haine ordinaire qu’on a du mal à reconnaître et dont on ne sait pas tout à fait que faire.

On m’a souvent accusée de haïr les hommes, à la sortie de mon essai Le Boys club, bien entendu, mais aussi parce qu’au fil des années, j’ai interrogé nombre de films et de téléséries, par exemple, d’un point de vue féministe afin d’y débusquer cette autre haine, cette haine véritable, qu’est la misogynie – du grec ancien misos, haine , et gyné, femme. Alors qu’en France on attend la sortie de deux manifestes féministes qui viennent opposer à la misogynie un « bon usage » de la misandrie (Alice Coffin, Le génie lesbien, et Pauline Harange, Moi, les hommes, je les déteste), je repense à cet article de Suzanna Danuta Walters, paru le 8 juin 2018 dans le Washington Post et suscitant d’innombrables réactions. Le titre était « Why Can’t We Hate Men ? », titre dont la traduction pourrait être « Pourquoi sommes-nous incapables de haïr les hommes ? » ou encore « Pourquoi n’avons-nous pas le droit de haïr les hommes ? »

C’était une question rhétorique, comme on dit. Parce que la vraie question était la suivante : comment est-ce possible que, malgré tout le mal fait aux femmes, malgré toute la violence subie depuis des millénaires aux mains des hommes, non seulement on n’ait pas le droit de parler d’eux comme d’une catégorie, mais on refuse de les haïr ? Ce que Walters dénonçait, c’est le fait que les femmes n’ont pas droit à la colère féministe. Une colère qui exige que les choses changent, que les hommes comprennent et reconnaissent qu’ils font partie d’un système sexiste qui ne donne pas aux femmes la place qui leur revient, et que ce faisant, ils travaillent avec nous pour le démanteler.

Un échafaudage de haine silencieuse

Nous sommes en pleine discussion, présentement, sur le racisme systémique, un qualificatif que le gouvernement québécois se refuse à utiliser malgré l’évidence : les structures mêmes de cette société, ses fondements et son fonctionnement, sont favorables aux personnes blanches. Et si, individuellement, les Québécois peuvent se targuer de ne pas être dans la haine (mais ne venons-nous pas d’être directement témoins, grâce à la vidéo filmée, des manifestations de cette haine qui a tué Joyce Echaquan ?), la société dans laquelle on vit est échafaudée sur une haine silencieuse, invisible parce que structurante, sous-jacente, passant ainsi sous le radar de nos regards ordinaires.

Il en est de même de la haine des femmes – et celle envers les femmes autochtones, noires, racisées est encore plus violente que celle envers les femmes blanches – ; cette haine-là masquée, costumée, habillée d’un complet-cravate ou dissimulée par un bouquet de fleurs, qui amoindrit nos vies, les ralentit, les appauvrit, allant jusqu’à les étouffer.

Je n’ai pas envie de haïr les hommes. D’ailleurs, j’aime les hommes de ma vie, mon compagnon, mon beau-père, mon grand-père désormais décédé, mes amis, les hommes avec qui j’ai des projets de création. Mais c’est vrai que je ne leur fais pas de cadeaux : je pointe leurs taches aveugles, leurs biais misogynes ou racistes quand ils se manifestent, je m’oblige à ne pas rester silencieuse au prix d’un certain calme. Il en est de même des prises de position publiques féministes.

Dénoncer la haine envers les femmes, être féministe, ce n’est pas haïr les hommes en tant qu’individu, du moins pas tous les hommes : c’est haïr la misogynie, et dénoncer un système qui carbure silencieusement à cette haine.

Voilà le bon usage de la misandrie. Non pas rejouer le film de la violence et s’en prendre aux corps des hommes. Ne pas leur faire ce qui nous est fait à nous – on n’est pas aussi violentes, et surtout, on a plus d’imagination ! S’en prendre, plutôt, à une culture qui les met sans cesse, eux, en avant, et qui, ce faisant, relègue les femmes à l’obscurité.

Tant qu’on ne nous verra pas vraiment, tant qu’on ne verra pas les femmes autochtones, les femmes noires, les femmes trans, les femmes handicapées, les femmes queer… des féministes continueront à dénoncer. Et ça, ce n’est pas haïr.