Du cœur de la crise pandémique, le pape François a publié le 3 octobre dernier sa troisième lettre encyclique, Fratelli Tutti (Tous frères), une longue réflexion sur la fraternité humaine, la solidarité et l’amitié sociale. On y lit ses craintes et ses espérances quant à la manière dont les sociétés relèveront les nombreux défis du monde post-COVID-19 : en mode chacun pour soi, ou en tant que fratrie habitant une maison commune ?

Jonathan Guilbault Jonathan Guilbault
Éditeur de Novalis

Bien qu’il y aborde plusieurs sujets, dont la situation des migrants, l’urgence climatique, l’ignominie de la peine de mort et l’hypocrisie derrière l’utilisation du concept de « guerre juste », François réussit le tour de force de déployer sa méditation dans une prose sans lourdeur, et qui a même parfois des accents vibrants, émouvants.

Fratelli Tutti commence par débusquer les forces économiques, technocratiques, culturelles et politiques qui dénaturent les valeurs communément admises comme socle de notre civilisation : démocratie, liberté, justice, unité.

Comment se fait-il que ces mots rassembleurs recouvrent aujourd’hui des significations aussi contradictoires ?

C’est là une des conséquences du relativisme culturel qui fait l’affaire des puissants : quand tout se vaut et que toute conviction ferme devient suspecte ; quand l’histoire, le passé et même l’avenir perdent tout leur poids au profit du seul présent, où trouver le roc solide sur lequel mener nos combats pour une société meilleure ?

Dans sa charge, le pape n’épargne pas les autorités politiques qui sacrifient à l’autel d’un faux populisme, c’est-à-dire d’une perversion des vrais intérêts du peuple. Ainsi, à propos de ce que les réseaux sociaux permettent comme attaques sournoises contre la cohésion sociale, il lance ce coup de poing à peine voilé au président Trump et à ses émules : « Ce qui, jusqu’à il y a quelques années, ne pouvait être dit par une personne sans qu’elle risque de perdre le respect de tout le monde peut aujourd’hui être exprimé sans détour même par certaines autorités politiques et rester impuni. »

Sur le plan individuel, l’encyclique résonne surtout comme une invitation pressante à un sursaut de notre conscience morale, engluée dans la molle indifférence que distillent le relativisme et le divertissement ininterrompu.

Voie royale vers la liberté

Ce versant de l’encyclique m’apparaît comme le plus intéressant, car traité avec une approche positive, engageante, par le biais de la parabole du bon Samaritain. Il la commente en une riche homélie qui montre qu’accepter de donner une dimension morale à sa vie n’équivaut pas à s’enfermer dans un cycle de culpabilité, comme on le craint trop souvent aujourd’hui. C’est plutôt la voie royale vers la liberté.

Car la morale n’a rien à voir avec un ensemble de préceptes à respecter scrupuleusement. Vivre moralement, c’est plutôt transcender ce que nous dicte notre confort et nos habitudes, s’affranchir du « à quoi bon ? », du « ça ne me concerne pas » et du regard des autres pour relever le défi de ce qui est exigé de moi ici et maintenant, car mon prochain a besoin de moi.

Par-delà la force tonifiante avec laquelle Fratelli Tutti secoue notre conscience morale de son état léthargique, l’encyclique se distingue également par son universalisme. Non seulement s’adresse-t-elle à « toute personne de bonne volonté », donc au-delà des cercles des seuls catholiques, mais elle puise abondamment dans la sagesse d’autres traditions religieuses.

C’est manifeste dès le début : François situe la genèse du document dans sa rencontre avec le Grand Iman Ahmad Al-Tayyeb. Il cite Martin Luther King.

Même quand il demeure dans le giron catholique, il s’appuie sur des figures de foi connues pour leur apport au dialogue interreligieux, comme François d’Assise et Charles de Foucauld.

Bref, c’est un camouflet retentissant au visage des courants les plus conservateurs dans l’Église, obsédés par la sauvegarde des repères identitaires, hostiles à tout ce qui n’est pas étiqueté 100 % catholique. En substance, François enseigne qu’il s’agit là en fait de pharisaïsme, et que nulle vraie fraternité ne peut émerger de cette posture.

À terme, reste à savoir si un tel cri du cœur en faveur de l’unité, du haut de la chaire de saint Pierre, est audible aujourd’hui : après tout, elle sort de la bouche du leader d’une institution divisée, en pleine crise morale, ne serait-ce qu’en raison des nombreux abus sexuels et spirituels qui la secouent. L’Église peut-elle vraiment encore nous faire la leçon ?

À chacun et chacune de trouver une réponse à cette question. Pour ma part, j’ai assez vu, enfoui dans le visage de vieille radoteuse que montre fréquemment l’Église, l’éclat du regard toujours jeune de Dieu, pour faire la part des choses.

Par ailleurs, pourquoi bouder des mots qui ont le pouvoir de réveiller les morts – nos intentions trop paresseuses de faire mieux, tous ensemble ?