Je suis médecin. J’ai grandi sans jamais côtoyer dans mon quotidien une seule personne autochtone.

Pascale Breault Pascale Breault
Médecin de famille, Groupe de médecine familiale universitaire du nord de Lanaudière, Centre de santé Masko-Siwin et Centre de pédiatrie sociale Mihawoso*

Je n’ai pas vu leurs arts, j'ai rarement entendu leur musique et leur langue, je n’ai pas joué avec leurs enfants. Pourtant, je savais qu’il y avait un « nous » qui me ressemblait et un « eux autres » quelque part accroché dans des images passéistes faites de maisons longues, de tipis et de plumes. Comme beaucoup de gens, j’ai regardé des dizaines de bulletins d’information sur les « problèmes des autochtones » (quand ce n’était pas juste le « problème autochtone »), ma sœur est née pendant la crise d’Oka, j’ai porté attention aux conversations des grands, vu les caricatures et écouté du Kashtin.

Je suis médecin. En fait, je suis maintenant la médecin de famille de quelque 550 personnes qui habitent la communauté atikamekw de Manawan. J’ai eu la chance et le privilège de me former auprès d’eux.

Le 28 septembre, des patients de la communauté m’ont envoyé des messages puis des vidéos. L’horreur. L’horreur qu’on connaît maintenant tous. Comme plusieurs, je suis profondément ébranlée par cette tragédie. On crie – à juste titre – au racisme érigé en système, on pointe l’inaction des gouvernements, on veut des coupables, on veut des pendus. Mais je ne peux échapper à l’idée, comme le dit l’adage, qu’en montrant du doigt, il y en a quand même trois qui pointent vers moi. Oui, il y a le racisme systémique, mais il y a le racisme intériorisé. Celui qui se nourrit à la petite semaine de l’histoire de toute une vie. Et ça, ce n’est pas propre au Québec, c’est l’histoire de tout un pays… la grande, et surtout beaucoup de petites.

Depuis la mort de Joyce, je revois dans ma tête des dizaines de conversations avec des patients et des familles, au dispensaire de Manawan, qui me supplient – qui négocient – pour ne pas « être descendus » à Joliette par peur des soins, de l’accueil, de ne pas être compris, de ne pas être entendus, d’être dénigrés. De vivre du racisme, encore. Et moi toujours je rassurais, j’expliquais. Dans le meilleur cas, je disais simplement que je n’avais pas le choix. Dans le pire, je proposais une justification : « Probablement un malentendu, l’infirmière voulait dire ceci, le médecin devait plutôt vouloir dire cela, pensez-vous que la préposée n’était pas tout simplement débordée ? »

Bref, je leur proposais « ma » version de ce qui devait être leur histoire, les petites derrière la grande. Je leur disais que je connais les gens de Joliette, que ce sont mes collègues, qu’ils sont bons et qu’ils prendraient soin d’eux. Je n’en pense pas moins aujourd’hui. Mais je suis ébranlée.

Je suis ébranlée parce que je me sens comme une fille qui n’a pas cru les victimes. Parce que le racisme, avant de s’ériger en système, est fait de petits maillons qui deviennent plus forts que la somme de leurs parties.

Je suis ébranlée parce que le bourreau, individuel ou systémique, est celui que je connais et qui me ressemble. Et tout ça part de bien loin.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

La communauté atikamekw de Manawan

Pour l’anecdote, j’ai donné un cours pendant quelques années où j’abordais la notion des « biais implicites », ces inclinations de l’inconscient à préférer, à favoriser ou à négliger selon les travers construits par l’environnement dans lequel on grandit. Tout le monde a des biais implicites. Voilà donc que je présente à 200 étudiants en médecine des vignettes cliniques pour le prouver. « Homme autochtone, 42 ans, confus, hygiène négligée, vomissures sur ses vêtements. Vos diagnostics ? » Les réponses fusent. « Éthylisme ; il a trop bu ; dépendance ; drogué ». Variation sur un même thème, quoi. Puis je passe à la diapo suivante avec les multiples hypothèses diagnostiques associées à une altération de l’état de conscience et des vomissements. Silence. Malaise. Tout le monde comprend. Tout le monde comprend que le diagnostic de ce patient s’est arrêté à un stéréotype.

Les stéréotypes tuent… et se perpétuent dans l’isolement et l’ignorance qu’on peut avoir des Premiers Peuples, de leurs cultures, de leur version des faits historiques, de leur humour, de leurs savoirs. Et disons que la manufacture à soignants reste encore aujourd’hui un lieu de socialisation avec l’altérité bien limitée. La formation des différents professionnels de la santé reste essentiellement hospitalo-centrée, et il faut bien comprendre que rares sont ceux qui débarquent aux urgences le sourire aux lèvres. Le milieu est hostile pour les soignants comme pour les soignés… et les apprenants. Aussi, pour beaucoup de professionnels (en formation ou certifiés), le milieu de soins sera leur seul point de contact avec les Premières Nations, les Métis et les Inuits. Ce n’est pas normal. Mais c’est ainsi que le système se nourrit.

Je ne peux me détacher de l’idée que sans la vidéo, personne n’aurait encore vraiment cru la version des victimes… Et c’est inconfortable pour moi de l’admettre, moi qui aime me voir comme une alliée, mais sans la vidéo, je doute que j’aurais fait autrement qu’à mon habitude. J’aurais rassuré, expliqué.

Ce sont mes collègues. Je les connais bien. Ils sont bons et ils prennent soin. Aujourd’hui pas plus qu’hier, je n’en pense pas moins, mais je suis ébranlée. Ce n’est pas un malentendu… au contraire. On a tous entendu. C’est tout le système qu’on doit améliorer, un système qui ne sera jamais plus fort que son maillon le plus faible.

Je suis le médecin de famille de 550 patients qui habitent la communauté atikamekw de Manawan. Je veux leur dire aujourd’hui : je vous crois et je suis tellement désolée. Justice pour Joyce… et sécurité pour la communauté. La route vers la réconciliation n’aura jamais semblé si longue. Il est plus que temps d’arrêter de traîner les pieds.

Lisez la chronique de Patrick Lagacé

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