C’est une erreur de mettre l’opinion publique avant la santé publique

Annie Janvier Annie Janvier
Médecin, chercheure et éthicienne clinique

Je suis médecin, chercheure et éthicienne clinique, mère de trois enfants qui ont ou ont eu des problèmes de santé majeurs dans leur vie. J’ai fait l’expérience du système de santé avec le décès de mon père tôt dans ma vie, mon cancer, mes conditions de santé chroniques et, j'ai craint pour la vie de deux de mes enfants. Je connais le système de santé et je suis très inquiète des décisions prises pour notre population concernant la gestion de la pandémie.

Repenser les objectifs

Il est grand temps de repenser les objectifs de santé publique. La stratégie de suppression du virus (le fameux Rt plus petit que 1) est maintenant devenue irréaliste et non scientifique. Plusieurs experts de différentes disciplines, notamment en épidémiologie et en santé publique, décrient cette stratégie qui cause actuellement beaucoup plus de tort que de bien. Non, #cavapasbienaller si on fait une pause du 1er au 28 octobre. Les « pauses sanitaires » reportent simplement le problème à plus tard. En ce moment, nous faisons seulement un « arrêt sur image » sur la deuxième saison de la série COVID-19, mais elle repartira quand on va appuyer le bouton « play ». Nous en avons pour des mois. Tout va empirer quand les virus respiratoires hivernaux vont apparaître et engorger nos hôpitaux. Parlera-t-on alors de fermer les écoles parce que les mesures n’auront servi à rien ?

Trois choses seulement peuvent améliorer la situation pour notre population : un vaccin efficace (qui tarde à venir et ne sera pas donné à tous), les thérapies anti-COVID-19 et l’immunité bouclier (et non l’immunité de masse).

Recadrer rapidement les buts de santé publique

Il est urgent de recadrer nos buts, qui devraient être la protection des personnes vulnérables et la capacité de notre système de soins à soigner les citoyens. La diminution du nombre de cas à tout prix ne devrait pas être l’objectif premier.

Il y a de la COVID-19 et des éclosions dans les écoles ? Je ne suis ni surprise ni inquiète. On devrait par contre se préoccuper des contacts des enfants avec des personnes vulnérables (ex. leurs grands-parents) et leur capacité à transmettre la maladie. C’est principalement sur la protection des gens à risque de développer des complications de la COVID-19 que les énergies devraient être mises.

Équité, égalité et justice

Oui, les jeunes doivent faire leur part dans cet effort collectif. Ils l’ont d’ailleurs fait de façon impressionnante dans les sept derniers mois. Mais contribution équitable de veut pas dire être traité de manière égale. Le problème est que le virus n’est pas égalitarien. Le virus est non seulement âgiste, mais aussi sexiste et injuste. La COVID-19 ne tue pas les enfants, il les touche même à peine. Il se concentre sur les personnes âgées et adultes ayant des maladies chroniques. ll aime davantage les hommes et ceux qui ont certaines prédispositions.

En ce moment, les interventions visant une non-transmission aux personnes vulnérables sont inadéquates.

Depuis la rentrée, qui s’occupe des enfants qui ont des symptômes et ne peuvent pas aller à l’école ? Souvent les grands-parents, ceux à risque. Les citoyens ne reçoivent aucune guidance à propos de leurs relations avec les personnes vulnérables. Les travailleurs dans les milieux de vie d’aînés ne devraient pas travailler dans plus d’un milieu. Et malheureusement bien d’autres exemples.

Bannir les sports organisés et faire l’école à la maison un jour sur deux aura un impact nul ou très faible sur les courbes importantes : les hospitalisations et les morts. Les enfants paient une facture terrifiante pendant cette pandémie, les pédiatres le hurlent depuis le mois d’avril. Mais au moins si c’était pour une espèce de bien-être collectif. En ce moment, j’ai du mal à regarder mes enfants dans les yeux. Ils paient pour rien, ou du moins, pour préserver l’opinion publique ; pour la politique.

Pistes de solution pour un Québec en santé

Différentes pistes de solutions scientifiques méritent d’être explorées. Par exemple, le confinement ou l’application de restrictions par facteurs de risque est à considérer. Avoir des CHSLD étanches où les travailleurs sont stables et cohabitent dans le milieu (modèle efficace québécois de Stanstead). Confiner les individus de plus de 65 ans quand le système de santé est dans le rouge. Ouvrir les sports organisés, la culture, les restaurants et les bars aux adultes de moins de 40 ans. Ces mesures coûtent cher, en coût financier et humain. Elles peuvent être perçues comme discriminatoires. Ce sont des solutions non égalitaires pour un virus qui se soucie peu de la justice. Pendant ces 28 jours, nous restreignons les citoyens qui sont le moins touchés par le virus. Les solutions actuelles, visant une réduction des méfaits, oublient de protéger les personnes vulnérables et font payer les enfants. Des équipes interdisciplinaires et transparentes doivent impérativement réfléchir sur l’avenir de notre province, aider les citoyens à comprendre, leur expliquer les enjeux importants et les raisons des mesures sanitaires. Est-il possible que seules des équipes indépendantes du monde politique puissent y arriver ?

Face aux mois difficiles qui nous attendent, il est urgent de collectivement requestionner l’angle d’approche de la santé publique actuellement en vigueur : nous y gagnerons tous.