Plus tôt cette semaine, Joyce Echaquan, une femme atikamekw de la communauté de Manawan, a enregistré une vidéo exposant la violence raciste et sexiste dont elle a été victime en tant que femme autochtone à l’hôpital de Joliette. Elle est morte quelques moments plus tard. Elle avait 37 ans et laisse toute une communauté en deuil. Nous ne devons jamais oublier son nom.

Nazila Bettache et Samir Shaheen-Hussain
Respectivement interniste et professeure adjointe à l’Université de Montréal, et urgentiste pédiatrique et professeur adjoint à l’Université McGill, ainsi que plus de 250 autres signataires*

Ce n’est pas la première fois qu’une histoire aussi horrible fait la une des journaux. En 2016, Kimberly Gloade, une femme mi’kmaq vivant à Montréal, est morte quelques semaines après s’être vu refuser des soins d’urgence au Centre universitaire de Santé McGill parce qu’elle n’avait pas sa carte de la RAMQ. En 2008, Brian Sinclair, un homme anishnaabe vivant à Winnipeg, a été « ignoré jusqu’à la mort » dans la salle d’attente des urgences du Health Sciences Centre. Pourtant, pour toutes les histoires qui font les premières pages des journaux, il y en a des milliers d’autres qui restent dans le silence.

Les personnes autochtones dans les salles d’urgence sont physiquement mises en contention alors que des patients non autochtones seraient rassurés ; on leur refuse des analgésiques parce qu’on présume qu’elles sont « à la recherche de drogues » ; elles sont contraintes à interrompre une grossesse ou à subir une ligature des trompes ; elles sont qualifiées de « non compliantes » aux traitements prescrits ou aux rendez-vous de suivi alors que des enjeux structurels – manque de services de santé dans ou à proximité des communautés autochtones, barrières linguistiques et culturelles, etc. – les empêchent d’obtenir les soins dont elles ont besoin.

Celles et ceux d’entre nous qui travaillons dans le domaine de la santé savent très bien que ce que Joyce Echaquan a subi n’était pas un incident isolé.

Le racisme systémique envers les personnes autochtones n’est pas seulement endémique au sein du système de santé, il est normalisé et perpétué dans le « curriculum caché », un ensemble informel de normes culturelles et de comportements faisant en sorte que les nouvelles générations de soignants intègrent un schème de pensée raciste.

C’est le résultat d’un colonialisme médical enraciné de longue date où les prestataires de soins de santé, des médecins souvent au premier plan, ont joué un rôle déterminant dans le projet colonial : des pensionnats autochtones aux « hôpitaux d’Indiens » ; des évacuations massives de tuberculose aux programmes de stérilisation forcée ; des expérimentations nutritionnelles aux procédures chirurgicales abusives. Pour les communautés atikamekw de la région de la Haute-Mauricie, au Québec, notamment à Manawan, il y a une plus longue histoire de pratiques médicales génocidaires à l’hôpital de Joliette : selon un reportage de l’émission Enquête, en 2017, pas une seule famille de ces communautés n’a été épargnée par l’horreur d’un enfant disparu dans le système médical au cours des années 60 et 70.

Il y a un an, le rapport de la commission Viens

Il y a exactement un an, la commission Viens a publié son rapport final. Bon nombre de ses 142 recommandations s’appliquent au secteur des soins de santé, dont l’adoption de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, qui garantirait le droit des Autochtones « d’accéder sans aucune discrimination à tous les services sociaux et de santé ». La Commission royale sur les peuples autochtones (1996), la Commission de vérité et réconciliation (2015), l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (2019), entre autres, ont émis un nombre important de recommandations, dont plusieurs spécifiques au système de santé et au contexte québécois.

Plusieurs appels ces derniers jours exigent une enquête, et l’une des infirmières qui ont crié des insultes racistes à Joyce Echaquan ainsi qu'une préposée aux bénéficiaires ont été congédiées. Mais ce qui est profondément nécessaire n’est pas un rapport de plus. Bien que les individus doivent être imputables de leurs actions, se limiter aux quelques « pommes pourries » ne permettra pas de résoudre les problèmes structurels.

Le déni du premier ministre François Legault de l’existence du racisme systémique au Québec ne tient pas seulement de la pensée magique ; il permet à la discrimination de persister. Nous ne pouvons plus débattre de l’existence du racisme systémique. Non seulement il existe, mais il est mortel. Nous devons agir maintenant pour y mettre un terme. Sans des actions immédiates, des vies autochtones vont continuer d'être perdues. Marchons ensemble pour exiger la « justice pour Joyce » le samedi 3 octobre, à 13 h, à la Place Émilie-Gamelin

* Voyez la liste complète des signataires