Dans cet essai, Ugo Cavenaghi et Isabelle Senécal partagent l’expérience qu’ils ont vécue au Collège Saint-Anne pendant les mois du confinement et invitent la communauté éducative à profiter de l’actuelle ouverture au changement, afin de poser dès à présent les fondations de l’école d’après la pandémie.

Des spécialistes de l’éducation tiraient depuis longtemps la sonnette d’alarme au sujet du retard des écoles québécoises en matière d’utilisation des technologies numériques. Les décideurs ont cependant laissé traîner les choses en longueur.

Tandis que d’autres systèmes éducatifs dans le monde se préparaient à tirer parti de ces technologies puissantes pour l’apprentissage, ici, nous débattions sans fin à propos de l’effet néfaste des écrans sur les jeunes, au point de paralyser toute action. Cette résistance ne nous a pas été d’une grande utilité lorsque nous nous sommes retrouvés dans l’obligation d’y recourir pour assurer la continuité éducative.

Certains ont beau diaboliser les écrans, ce sont ces technologies qui ont permis d’humaniser les communications à distance pendant le confinement, dans la vie privée comme au travail, pour toutes les générations.

Grâce aux tablettes numériques, les personnes aînées vivant en centres d’hébergement ont pu garder contact avec leurs proches, les voir et leur parler, alors que les visites leur étaient interdites.

Ce retard du réseau a empêché le ministre de l’Éducation d’émettre des directives claires en termes d’heures d’enseignement pour le personnel et de travail à la maison pour les élèves, comme l’a fait l’Ontario, notamment*. « On n’est pas équipés, on n’a pas ces mécanismes-là pour donner du travail ou des études », a-t-il admis d’entrée de jeu.

Pendant la crise de la COVID-19, la fracture numérique s’est révélée dans toute son ampleur. Certaines écoles étaient en mesure de passer à l’enseignement à distance et d’autres non. Il est regrettable qu’au cours des mois où les écoles sont restées fermées, les élèves québécois aient eu droit à une scolarisation à géométrie variable, en fonction de l’équipement informatique auquel ils avaient accès et selon le niveau de compétence numérique de leurs enseignants.

Au Collège Sainte-Anne, la technologie est au service de l’apprentissage depuis bientôt 20 ans. Nous offrons un accompagnement soutenu au personnel enseignant, qui est indispensable pour favoriser l’adoption de nouvelles pratiques et de nouveaux outils. Tous nos élèves ont une tablette ou un ordinateur portable. Dès la maternelle, nos élèves s’initient à la programmation et à la robotique. En apprenant à coder, ils acquièrent cette « grammaire » qu’il faut désormais maîtriser pour participer pleinement à la société, puisque l’informatique est partout.

La culture technopédagogique est bien ancrée chez nous, de sorte que nous avons immédiatement pu passer à l’enseignement à distance. Les technologies figurent parmi les outils qui nous permettent de déployer notre vision éducative. Elles se révèlent incontournables dans une éducation innovante. Grâce à elles, de nouvelles formes de créativité et de travail collaboratif émergent à l’école.

Quand elles sont bien employées, les technologies montrent un grand potentiel pour une éducation plus inclusive, mieux adaptée aux besoins de chaque jeune.

Il ne s’agit pas d’utiliser une tablette ou un ordinateur portable comme si c’était un cahier d’exercices. Les technologies n’ont pas de valeur en elles-mêmes ; elles sont là pour soutenir les objectifs éducatifs.

Le réseau scolaire québécois aurait dû être prêt pour l’école à distance. On l’a vu, la tentative de mise à niveau de la compétence numérique du personnel enseignant s’est révélée laborieuse. Et puis la distribution de l’équipement numérique aux élèves qui n’en avaient pas a été un véritable fiasco. Qu’y avait-il de si compliqué dans cette opération ? N’était-ce pas le rôle des centres de services scolaires de l’organiser ? J’ai été stupéfait d’apprendre que l’on comptait envoyer par la poste les trousses pédagogiques aux élèves qui n’étaient pas en mesure de les télécharger. Par la poste, alors que nous sommes en 2020 ?

Fin mai, le Ministère a consenti une enveloppe de 150 millions de dollars pour l’achat de tablettes et d’ordinateurs portables, afin que le problème de l’équipement soit réglé à la rentrée 2020. Une partie de cette somme sera consacrée à la formation et à l’accompagnement du personnel.

Il est en effet urgent d’investir dans la compétence numérique du personnel enseignant. À cet égard, je salue l’initiative du Ministère qui offre J’enseigne à distance, une formation en ligne gratuite préparée par l’université TÉLUQ. C’est un premier pas dans la bonne direction, mais on peut s’interroger : combien d’enseignantes et d’enseignants la suivront ?

L’intégration des technologies comme outils complémentaires d’aide à l’apprentissage ne s’est pas faite de façon systématique au Québec, parce que la formation continue du personnel enseignant demeure facultative.

Certes, plusieurs se forment tout au long de leur carrière. Mais il n’en est pas moins inadmissible qu’un aspect aussi fondamental ne soit pas encadré.

Dans cette optique, nous sommes en faveur de la constitution d’un ordre des enseignantes et enseignants, qui rendrait entre autres obligatoire pour ses membres de continuer de se former après leur formation initiale. De leur côté, les établissements et les centres de services scolaires seraient tenus de mettre en place des programmes de formation. La compétence numérique du personnel enseignant québécois serait déjà un acquis depuis plusieurs années, s’il faisait partie d’un ordre professionnel.

Le système éducatif a, par ailleurs, la responsabilité de montrer aux élèves comment utiliser les technologies à bon escient. Tout au long de leur vie, les jeunes devront se former en continu, dans un marché du travail en constante évolution. Le système éducatif doit les préparer à cette réalité, en faisant d’eux d’habiles apprenants ayant les compétences numériques nécessaires pour apprendre dans différents contextes : en classe, en ligne de façon autonome, etc.

Le moment est venu d’investir le temps et l’argent qu’il faut pour éliminer une fois pour toutes la fracture numérique en éducation.

Osons l’école d’après
Apprendre de la crise pour innover en éducation

Ugo Cavenaghi et Isabelle Senécal
Éditions Château d’encre, septembre 2020
72 pages