La lettre s’adresse au premier ministre du Québec, François Legault

Louise Champoux-Paillé Louise Champoux-Paillé
Économiste, et six autres signataires*

Monsieur le premier ministre, au cours des derniers mois, plusieurs articles et études ont soulevé l’impact différencié de la pandémie et de la crise économique sur les femmes et les hommes. L’objectif de notre lettre est de vous inviter à créer un groupe de réflexion et d’action visant à déterminer ces impacts, car les défis associés à la relance pourraient être fort différents chez les femmes et les hommes.

Impacts sur les femmes et l’emploi

Au Canada et au Québec, comme ailleurs dans le monde, la pandémie a frappé le marché de l’emploi. Il a été estimé que les catégories d’emplois temporaires ou vulnérables, où les femmes sont surreprésentées, avaient été particulièrement affectées par les pertes d’emplois. C’est dans les secteurs de l’hébergement, de la restauration et du commerce de détail, où les femmes sont les plus nombreuses, que se sont perdus le plus d’emplois. Ces résultats laissent supposer que les défis associés à la relance de l’économie pourraient être différents chez les hommes et chez les femmes, a indiqué Statistique Canada dans son rapport1.

Impact sur les femmes et la famille

La pandémie a eu des impacts sur la conciliation travail-famille en raison de la fermeture des écoles et des garderies ou de leur ouverture partielle. Bien que les choses se soient améliorées lentement depuis les dernières années, les femmes demeurent toujours davantage sollicitées par les aléas de la conciliation travail-famille, avec la multiplication des tâches reliées à la famille et à l’éducation des enfants, tâches qui se complexifient en temps de pandémie.

Au Canada, un rapport de la Canadian Women’s Chamber of Commerce a dévoilé des statistiques accablantes dans la foulée de la pandémie.

Selon cette étude2, 53 % des femmes entrepreneures ont dû composer avec un fardeau familial additionnel, contre 12 % pour les hommes entrepreneurs. Le même sondage a révélé que 61 % des entreprises détenues par des femmes avaient perdu des contrats ou des clients, contre une moyenne de 34 % pour l’ensemble des petites entreprises canadiennes.

Une approche différenciée requise pour la relance économique

Ces exemples plaident pour une approche différenciée selon les sexes afin d’élaborer les politiques qui sous-tendront la relance socio-économique, d’autant plus que celle-ci fait appel aux nouvelles technologies. Or les femmes demeurent minoritaires dans les domaines tels que les technologies numériques, l’ingénierie et l’informatique. Cela veut dire moins de subventions, des salaires plus bas, moins de contrats, moins de prix et de reconnaissance.

Cette disparité entre les sexes est d’autant plus alarmante que les carrières en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques sont désignées comme les emplois du futur et, en quelque sorte, le moteur de l’innovation, du bien-être social, d’une croissance inclusive et du développement durable.

Avancées professionnelles compromises

Dans le monde de l’après-pandémie, tout semble indiquer que les entreprises feront de plus en plus appel au télétravail. En supposant que les femmes seront probablement plus enclines à favoriser ce mode de travail pour faciliter la conciliation travail-famille, des effets pervers sont à prévoir. La progression de carrière étant basée sur la performance des employés, mais également sur les relations avec les supérieurs (ou supérieures), les femmes pourraient être défavorisées et connaître dans le futur des évolutions de carrière plus lentes que leurs collègues masculins.

ADS+ demandée

Il est donc essentiel que l’analyse différenciée selon les sexes, l’ADS+, soit utilisée dans la relance. De plus, ce mécanisme fait partie du coffre d’outils du gouvernement québécois depuis 2006, alors qu’était adoptée la politique Pour que l’égalité de droit devienne une égalité de fait.

Parmi les exemples les plus d’actualité, notons l’intégration de l’écriture inclusive dans les communications, l’adoption de technologies dans le milieu de la construction adaptées pour les femmes qui y travaillent (et qui profitent aussi à leurs confrères), ou encore l’adoption d’un congé pour les nouveaux pères.

Dans le cas des projets d’infrastructure visés par la relance que vous souhaitez accélérer, il faudrait donc se demander quels sont les bénéfices sur la création d’emploi pour les femmes, sur leurs conditions de travail et quelles seraient les retombées sur la distribution des tâches parentales.

Évitons les reculs !

Si ces questions ne sont pas soulevées dans l’élan de la relance économique, si nous manquons de vigilance, les gains réalisés par les femmes au fil des ans pourraient être fragilisés, voire anéantis. Cela n’est aucunement un scénario souhaitable. Nous restons à votre disposition pour faire partie de la réflexion !

*Cosignataires : Marie-Ève Brunet Kitchen, directrice générale de la Fédération québécoise des organismes communautaires Famille ; Caroline Codsi, présidente et fondatrice de la Gouvernance au féminin ; Anne-Marie Croteau, doyenne de l’École de gestion John-Molson ; Ruth Vachon, présidente-directrice générale, Réseau des femmes d’affaires du Québec ; Marie Malavoy, présidente du Comité des femmes du Cercle des ex-parlementaires ; Thérèse Mailloux, présidente du Conseil d’administration du Groupe Femmes, Politique et Démocratie

1 Lisez le rapport de Statistique Canada

2 Consultez l'étude de la Canadian Women’s Chamber of Commerce (en anglais)