La situation que nous vivons est inédite ; elle nous a permis de prendre conscience de ce qui est réellement fondamental et essentiel dans notre société. Nous avons tous eu l’occasion de constater les difficultés de vivre un isolement forcé et d’être éloigné de nos proches.

Marion Lignac
Comité anti-pauvreté de Projet Genèse pour la campagne Pauvre et captif

Les personnes qui ont recours à l’aide sociale connaissent bien ce problème : vivre dans la pauvreté, c’est vivre isolé du reste de la société. Mais en plus, un règlement empêche les prestataires de voir leurs proches qui vivent à l’extérieur de la province : une personne qui quitte le Québec plus de sept jours consécutifs ou plus de 15 jours cumulatifs dans un même mois voit son maigre chèque mensuel retiré. Non seulement cette réglementation va à l’encontre de la Charte des droits et libertés, mais elle touche particulièrement les personnes nées à l’extérieur du Canada.

Avoir son chèque d’aide sociale retiré, qu’est-ce que ça signifie ? Quand on vit déjà sous le seuil de la pauvreté, ça veut dire qu’on ne peut plus payer son loyer ou sa facture d’Hydro ; on est à risque de perdre notre logement même en plein hiver. Ça veut dire attendre un panier de nourriture toutes les deux semaines à la banque alimentaire, ce qui est insuffisant pour nourrir convenablement sa famille. Au mieux, nous risquons de ne pas avoir d’autre choix que d’accumuler des dettes qui seront difficiles à rembourser, ce qui renforce notre stress au quotidien de boucler les fins de mois.

La décision de retourner voir des proches dans son pays d’origine est très difficile à prendre. Si les personnes quittent le Québec, c’est souvent pour des obligations familiales auprès d’êtres chers qu’ils n’ont pas pu voir pendant des années ou même des décennies.

Souvent, c’est la famille qui paie le billet d’avion pour demander aux personnes de venir aider un membre de la famille malade ou en perte d’autonomie, et malheureusement, parfois pour assister à un enterrement. « J’ai perdu ma mère et mon père et je ne suis pas retourné à cause de cette restriction, ça fait déjà trois ans », explique un membre du comité de lutte contre la pauvreté de Projet Genèse. Cette réglementation empêche les personnes de faire leur deuil entourés de leurs proches.

De plus, de retour au Québec, il faut refaire une demande à l’aide sociale. Sans compter le temps et l’énergie que cela représente, nous perdons, après un mois de départ, tous les droits acquis sur certains frais de santé. Une carie devra donc attendre un an avant d’être soignée, une prothèse dentaire, deux ans. Dans le cas d’une baisse de la vision, il faudra attendre un an pour un examen de la vue.

À l’heure où des milliers de Québécois vivent des moments de précarité et d’isolement, nous lançons un appel à la solidarité : maintenant que vous savez ce que c’est que d’être éloigné des gens que vous aimez dans les moments difficiles de la vie, vous pouvez désormais mieux comprendre la situation des prestataires d’aide sociale qui ne peuvent aller voir leurs proches, pandémie ou pas. Lorsque nous serons de l’autre côté de ce tourbillon et que les frontières seront rouvertes, nous voulons que cette règle injuste qui nous empêche de sortir du Québec disparaisse.

Les personnes qui ont recours à l’aide sociale doivent être considérées comme des personnes à part entière, pas des citoyens de seconde zone. Dans la très grande majorité des cas, on y a recours parce qu’on n’a pas d’autre choix ; on ne choisit pas de vivre dans la pauvreté. Tout le monde devrait avoir le choix de revoir sa famille dans les moments heureux et douloureux que la vie nous réserve. On espère que la pandémie fera changer le regard de nos dirigeants, car ces personnes ne peuvent rester confinées toute leur vie.